Derrière les chiffres records de construction d’établissements secondaires fièrement arborés par le Ministère de l’Éducation Nationale et de l’Alphabétisation (MENA), se cache une réalité à deux vitesses. Entre les standards internationaux du C2D et le système D des initiatives locales, la politique du « nombre » fragilise l’autorité du corps enseignant et l’efficacité pédagogique.
Un système à deux vitesses : C2D contre « Initiatives locales »
Le paysage scolaire ivoirien actuel est marqué par une fracture nette dans la qualité des infrastructures. D’un côté, les établissements financés par le Contrat de Désendettement et de Développement (C2D), fruit du partenariat avec la France, font figure d’élèves modèles.
Ces collèges respectent un cahier des charges rigoureux : salles de classe aux normes, blocs administratifs fonctionnels, aires de jeux et, luxe suprême en zone rurale, des salles spécialisées équipées en matériel informatique. À l’opposé, les collèges construits par les conseils régionaux ou les communautés villageoises illustrent les carences du système. Souvent inaugurés avant la pose de la dernière brique, ces établissements manquent de tout, obligeant l’État à valider des ouvertures de classes dans des chantiers inachevés.
La fin du « mythe du chef », le calvaire des logements d’astreinte
Le dossier noir de cette expansion reste la condition de vie du personnel. Si sous l’ère Kandia Camara, la priorité était l’ouverture massive, parfois au mépris du calendrier scolaire (ouvertures en janvier), la question de l’habitat n’a jamais été résolue.
Dans de nombreuses localités, l’absence de « logements d’astreinte » force les chefs d’établissement et les professeurs à loger chez l’habitant. Cette promiscuité forcée est jugée dévastatrice pour l’autorité pédagogique. Exemple: Partager les mêmes sanitaires précaires, sans eau courante, avec ses propres élèves de 6ème ou de 3ème brise ce que les acteurs de terrain appellent le « mythe du chef ». Sans cette distance sociale et institutionnelle, la considération due à l’enseignant s’effrite, rendant la gestion de la discipline complexe, voire impossible.

L’absurdité du maillage territorial, entre politique et efficacité
L’étude de la répartition géographique des collèges révèle une incohérence frappante, souvent dictée par des impératifs de « politique politicienne ». Dans certaines zones, on observe une multiplication d’établissements sous-dimensionnés là où un regroupement serait plus rationnel.
Étude de cas : Dans un rayon de moins de 15 km en zone rurale, on peut trouver trois collèges distincts comptant respectivement 220, 300 et 400 élèves.
Alors que les structures C2D disposent de capacités d’accueil dépassant les 20 salles de classe, des effectifs globaux de moins de 1 000 élèves restent éparpillés entre trois sites. Ce saupoudrage engendre une pénurie artificielle de personnel enseignant, chaque petit collège nécessitant son propre corps professoral et administratif complet.
Une démobilisation sous couvert de performance
Malgré ces infrastructures défaillantes et une logistique qui ne suit pas, la pression sur les résultats reste constante. « On nous demande des résultats avec des moyens inexistants », déplore un principal de collège sous couvert d’anonymat.
Cette démotivation rampante des cadres de l’éducation, qui voient leurs conditions de vie sacrifiées sur l’autel des statistiques gouvernementales, pose une question de fond : l’école ivoirienne privilégie-t-elle l’affichage politique au détriment de la dignité de ses serviteurs et de la qualité réelle de l’apprentissage ?
Illustration : Logements de profs d’un collège de proximité en Côte d’Ivoire ( DREN DE DUEKOUE). Douches et WC loin des bâtiments.