Alors que la Côte d’Ivoire multiplie les initiatives pour restaurer son couvert forestier, une menace invisible de l’extérieur, mais dévastatrice sur le terrain, ronge la région du Cavally. Une enquête menée par Enquetemedia, basée sur des rapports de surveillance indépendante, révèle l’existence d’une véritable multinationale du crime environnemental dans la partie sud de l’agro-forêt de Goin-Débé. Entre complicités institutionnelles présumées, taxes illégales et drames humains, plongée au cœur d’un système qui défie l’État.
Une économie souterraine à 17 millions de FCFA par mois
Au sud de Goin-Débé, l’orpaillage n’a plus rien d’artisanal. Il s’est structuré autour d’un centre névralgique : le « Camp Blanc ». Selon les témoignages et documents recueillis par la société civile, ce site est le siège d’une organisation quasi administrative dirigée par un ressortissant malien surnommé « Bobochi ». Le système de prédation est parfaitement huilé. Des plantations de cacao entières sont illégalement cédées à des orpailleurs pour y creuser des puits. Chaque orpailleur doit s’acquitter d’une taxe de 10 000 FCFA pour accéder au site. Les motopompes et autres machines sont taxées entre 10 000 et 20 000 FCFA selon leur puissance.
Ce réseau permettrait à son chef de collecter environ 17 millions de FCFA chaque mois. Preuve de l’audace des trafiquants, des reçus officieux sont délivrés aux orpailleurs, leur garantissant, selon les termes en vigueur sur le camp, d’exercer avec « quiétude et légitimité ».

Le corridor de la « Borne 2 » : Un passage sous haute complaisance
Le succès de ce pillage repose sur une logistique infaillible. Chaque jour, des milliers de litres de carburant et des tonnes de matériel lourd doivent pénétrer dans cette zone protégée. Comment un tel flux peut-il échapper à la vigilance des autorités alors que huit corridors de gendarmerie et des Eaux et Forêts ceinturent le massif?
L’attention se porte sur le poste de contrôle de la « Borne 2 » . Nos sources indiquent qu’environ 20 000 litres de carburant y transitent quotidiennement, principalement sous le couvert de la nuit, entre 22 h et 5 h du matin.
L’incident du 26 mars 2026 est, à cet égard, symptomatique : alertés par des observateurs sur la présence de camions suspects chargés de matériel d’orpaillage, les agents en poste ont refusé d’immobiliser les véhicules. Pour justifier ce laisser-faire, les forces de l’ordre ont argué de prétendues autorisations émanant du Ministère des Mines et de l’Énergie.
Le démenti cinglant des autorités minières
Cette ligne de défense a été balayée lors d’une audience officielle le 9 avril 2026. La Direction Départementale des Mines a formellement confirmé qu’aucune autorisation d’exploitation ou de transport de carburant n’avait été délivrée pour ce périmètre.
Le paradoxe est total. Alors que des camions de matériel passent sans encombre, le chef de service des Mines lui-même, en mission officielle, a été bloqué au poste de la Borne 2 avant de devoir forcer le passage pour accomplir sa mission. Cette situation suggère l’existence d’instructions parallèles ou d’un réseau de corruption profondément enraciné.
Un climat de terreur et d’insécurité
Au-delà de la catastrophe écologique, c’est le tissu social et sécuritaire de la région qui s’effondre. En l’espace de deux mois, deux décès tragiques liés à ces activités ont été enregistrés. Le 13 février 2026, un agent des Eaux et Forêts a perdu la vie dans des circonstances troubles. Autour du 14 avril 2026, un orpailleur libérien a été tué lors d’un conflit lié à la terre ou à un vol.

L’appel de la société civile
Face à l’urgence, les organisations de la société civile, dont nous protégeons l’anonymat, tirent la sonnette d’alarme. Elles appellent le gouvernement à lancer une enquête indépendante pour identifier les complicités au sein des forces de sécurité, sécuriser l’agro-forêt pour protéger les populations riveraines et les investissements du secteur privé, mettre fin à l’impunité du « Camp Blanc » avant que la situation ne dégénère en conflit communautaire transfrontalier.
Le futur de l’agro-forêt de Goin-Débé ne tient plus qu’à un fil. Entre restauration écologique et exploitation illégale, le choix des autorités déterminera si cette réserve restera un patrimoine national ou deviendra un sanctuaire pour le crime organisé.
Par Enquête Media 8 mai 2026