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Le foncier du CNRA, victime d’un État schizophrène.

Entre ambitions urbanistiques débridées et impératifs de recherche agronomique, le Centre National de Recherche Agronomique (CNRA) voit ses réserves foncières fondre sous l’effet d’une administration à plusieurs têtes. Un imbroglio qui menace des décennies de travaux scientifiques.

L’immeuble Caistab n’arrive plus à masquer l’amertume des chercheurs du CNRA. Créé en 1998 pour porter l’excellence agricole du pays — premier producteur mondial de cacao et d’anacarde — le centre, dont l’État détient plus de 50 % du capital, fait aujourd’hui face à un prédateur inattendu : l’État lui-même.

L’impossible sécurisation foncière

Malgré un patrimoine initial estimé à plus de 27 000 hectares répartis sur l’ensemble du territoire, le CNRA ne possède quasiment aucun titre foncier définitif sur ses parcelles expérimentales. Cette vulnérabilité juridique, héritée d’un statut de « gestionnaire par affectation » plutôt que de propriétaire, se retourne aujourd’hui contre l’institution.
À Adiopodoumé, Anguédédou ou encore Dabou, des portions massives de plantations expérimentales — parfois plus de 500 hectares d’un seul tenant — sont « grignotées » à une vitesse exponentielle par des lotissements approuvés.

Le court-circuit ministériel. Le dossier revèle une déconnexion frappante entre trois pôles du gouvernement de Robert Beugré Mambé. La Recherche Scientifique et l’Agriculture qui tentent de sanctuariser des parcelles où sont testées les semences de demain et  la Construction et l’Urbanisme dont les services techniques délivrent des Arrêtés de Concession Définitive (ACD) sur ces mêmes sites, au profit de promoteurs privés ou de chefferies villageoises.
Ce « doublon administratif » permet à des chantiers de sortir de terre en pleine zone de recherche. Résultat : des arbres centenaires abattus pour laisser place à du béton, et des protocoles de recherche mondiaux interrompus net.

Cartographie des « zones rouges » de la recherche. L’hémorragie foncière du CNRA se concentre là où la valeur du mètre carré crée un conflit direct avec l’agronomie.

Le Grand Abidjan : L’épicentre du désastre
Adiopodoumé (Route de Dabou) : Site historique dont des centaines d’hectares sont grignotés par des lotissements industriels et résidentiels, validés par des ACD en dépit des emprises de l’institut.
Anguédédou : Crucial pour la recherche forestière et hévéicole, ce site subit la pression de l’extension d’Abobo et Yopougon. Des décennies de travaux y sont détruites en quelques jours par des engins de terrassement.
Bingerville : Les arboretums sont directement menacés par la promotion immobilière de luxe s’étendant vers l’Est.

Le front du « Grand Sud » et des savanes
La Mé (Sud-Comoé) : Réputée pour ses travaux sur le palmier à huile, cette zone voit ses bordures attaquées par des extensions villageoises se transformant en chantiers spéculatifs.
Bouaké : Les sites de recherche sur les cultures vivrières et le coton subissent l’étalement urbain de la deuxième ville du pays.

Un « drame scientifique » sous silence

Le diagnostic des syndicats du CNRA est sans appel. Ce n’est pas seulement de la terre qui disparaît, mais un patrimoine stratégique. Le passage du foncier « rural » au foncier « urbain » constitue la faille juridique majeure. Dès qu’une zone intègre le périmètre urbain, les titres précaires du CNRA deviennent caducs face aux nouveaux ACD.
Si le gouvernement a lancé en 2018 un plan de restructuration, la sécurisation foncière reste le parent pauvre de la réforme. Faute de « sanctuarisation » immédiate par décret, le CNRA craint de finir déconnecté des terres qui ont fait la richesse de la Côte d’Ivoire.

Source : Enquête Media  11/10/2026

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