Un rapport confidentiel diffusé par l’ONG Les Enfants de la Nature (LEN), présidée par Gbané Aleoussene, met en exergue l’effondrement critique du couvert forestier ivoirien. Ce document revèle les défaillances structurelles de la SODEFOR et fait peser une menace directe sur la traçabilité de la filière cacao, pilier économique du président Alassane Ouattara.
Le document de l’ONG ivoirienne, daté du 26 mai, circule déjà activement dans les couloirs des ministères à Abidjan. Les chiffres avancés dressent un bilan sans concession de la stratégie environnementale nationale : la Côte d’Ivoire ne disposerait plus que de 2,97 millions d’hectares de forêts en 2023, soit moins de 9 % de son territoire. Avec une perte annuelle oscillant entre 300 000 et 400 000 hectares, la forêt primaire ivoirienne pourrait intégralement disparaître d’ici 2035 si aucune inflexion majeure n’est opérée par l’exécutif.
Le « cacao sale » et l’orpaillage au cœur des réserves
Le rapport cible de manière explicite le modèle agro-industriel ivoirien, pointant du doigt la culture du cacao comme le premier vecteur de cette déforestation systémique. Les analystes de LEN estiment qu’environ 40 % de la production nationale de fèves provient aujourd’hui de zones protégées ou de forêts classées, une statistique explosive au moment où l’Union européenne durcit ses règles d’importation à travers le Règlement sur la déforestation de l’UE (RDUE).
Outre l’or brun, l’orpaillage clandestin s’est enkysté au cœur des aires protégées. Pas moins de 240 sites d’extraction illégale ont été recensés en 2024. L’utilisation massive de mercure et de cyanure par les réseaux clandestins provoque des désastres sanitaires immédiats, notamment des cas graves d’intoxication signalés dans les places fortes de la boucle du cacao comme Soubré et Daloa. La pression est accentuée par une exploitation forestière officielle disproportionnée : 2,5 millions de m³ sont coupés chaque année, pour une capacité de régénération naturelle limitée à 800 000 m³, le différentiel étant massivement comblé par le trafic de bois de contrebande.

Ligne de mire
L’inefficacité chronique de la SODEFOR (Société de développement des forêts) et de l’OIPR (Office ivoirien des parcs et réserves) est sévèrement documentée. Les agents de la SODEFOR se retrouvent submergés avec un ratio intenable d’un garde pour 10 000 hectares. Le taux de survie des maigres efforts de reboisement (20 000 hectares par an face à 300 000 perdus) ne dépasse pas 40 %, faute de budgets et de suivi technique.
Les implications macroéconomiques et climatiques commencent déjà à gripper la machine ivoirienne. La pluviométrie a chuté de 13 % en trois décennies dans les régions déforestées, déréglant les cycles agricoles indispensables à la cacaoculture. Plus grave encore, le fleuve Bandama a vu son débit d’étiage s’effondrer de 40 % en vingt ans, menaçant à court terme la sécurité hydrologique et énergétique du pays. Sur le plan social, la raréfaction des terres arables engendre une hausse géométrique des conflits intercommunautaires entre autochtones, allogènes et exploitants forestiers.
L’ultimatum de cinq ans
Face à ce scénario noir, l’ONG LEN tente d’imposer un agenda d’urgence au gouvernement ivoirien, estimant la fenêtre d’opportunité politique à seulement cinq ans avant des dommages irréversibles. L’organisation réclame l’instauration immédiate d’un moratoire total sur les coupes dans les derniers sanctuaires forestiers et un triplement des budgets de la SODEFOR et de l’OIPR afin d’intégrer et équiper 5 000 écogardes supplémentaires d’ici 2028.
Pour sauver le label ivoirien à l’international, le rapport exige le déploiement d’un système de traçabilité intégrale du cacao d’ici 2027 pour exclure définitivement les « fèves de la déforestation », ainsi qu’un plan de reboisement national ambitieux de 300 000 hectares par an. Reste à savoir si le premier ministre Robert Beugré Mambé et le ministre des Eaux et Forêts sauront arbitrer en faveur de la restauration écologique face aux puissants lobbys des multinationales du négoce basées à Abidjan et San Pedro.
LA REDAC’