La démolition spectaculaire du « mur de la honte » à M’pouto (Cocody), exécutée sur ordre du ministère des Infrastructures, met un terme à six ans de passivité étatique. Mais en coulisses, ce dossier fragilise l’appareil administratif d’Abidjan et expose les réseaux d’un influent opérateur de la place.
L’offensive d’Émile Abi-Aad
Au cœur de ce bras de fer de plus de 2 000 jours se trouve l’homme d’affaires Émile Abi-Aad. Connu pour ses fonctions de directeur général adjoint du puissant groupe agroalimentaire et logistique Carré d’Or (dont le chiffre d’affaires est estimé à plus de 600 milliards de FCFA), il pilotait ce projet via la SCI Delta Golf.
Profitant du ralentissement administratif lié à la crise sanitaire de 2020, la SCI avait érigé une barrière de béton de 400 mètres et entamé le remblaiement de 12,5 hectares sur le domaine public lagunaire. Une opération menée en dépit des rapports alarmants de l’Institut National d’Hygiène Publique (INHP) et du marquage « À Démolir » (AD) de la mairie de Cocody.
Pendant des années, l’opérateur a bénéficié d’une étonnante mansuétude. Lors d’une inspection officielle sur le site, le ministre des Transports de l’époque s’était abstenu de prononcer la moindre mise sous scellés, se laissant guider sur le remblai litigieux par Émile Abi-Aad lui-même.
Pour protéger son investissement, l’homme d’affaires a parallèlement déployé une stratégie judiciaire offensive :
Des leaders du collectif des riverains de M’pouto ont été placés en garde à vue à la Police Criminelle pour « dégradation de biens d’autrui ».
Une plainte pour diffamation et atteinte aux intérêts économiques a été déposée contre un lanceur d’alerte particulièrement documenté sur les réseaux sociaux.

Panique au ministère de la Construction
Le dossier se déplace désormais sur le terrain administratif. L’enquête sur la délivrance de plusieurs centaines d’Arrêtés de Concession Définitive (ACD) entre 2023 et 2025 – malgré un décret de juillet 2019 interdisant formellement le remblaiement – suscite une vive fébrilité au sein du ministère de la Construction, du Logement et de l’Urbanisme.
Certains documents compromettants sont déjà dans le viseur, à l’instar de l’arrêté n° 24-04289 signé en mai 2024, octroyant un lot de 1 000 m² à Émile Abi-Aad en zone protégée. La justice va devoir remonter la chaîne administrative pour identifier les techniciens et les signataires ayant validé ces rapports topographiques sur un espace qui, géographiquement, n’existait pas.
L’ombre du GAFI et le spectre du « deux poids, deux mesures »
La valorisation potentielle du site, estimée à plus de 125 milliards de FCFA (environ 190 millions d’euros), fait peser un risque majeur de « blanchiment foncier ». Alors qu’Abidjan multiplie les gages auprès du Groupe d’action financière (GAFI) pour sortir de sa « liste grise », la validation par l’État de titres de propriété sur un domaine public artificiellement créé envoie un signal désastreux aux évaluateurs internationaux.
Le dossier prend également une tournure politique pour le parquet d’Abidjan, accusé par l’opinion de pratiquer une justice à double vitesse. Le 29 juin dernier, le procureur a fait incarcérer Alloui Brou Jacques, ex-adjoint au maire de Koumassi, pour des démolitions jugées illégales. Le silence actuel du parquet concernant Emile Abi-Aad, alors que les bulldozers de l’État ont formellement acté l’illégalité de son chantier, fragilise le narratif gouvernemental sur l’égalité devant la loi.
Le casse-tête des tiers acquéreurs
La bataille juridique s’annonce d’autant plus complexe que les 125 000 m² de lagune remblayés (soit deux fois la superficie bâtie du Stade olympique d’Ébimpé) ont déjà été en partie commercialisés. Des parcelles ont été cédées à des opérateurs privés et à des particuliers. Le domaine public étant inaliénable et imprescriptible en droit ivoirien, la nullité probable des ACD va léser de nombreux tiers dont la « bonne foi » sera difficile à retenir devant les tribunaux, compte tenu de la forte médiatisation de l’affaire depuis six ans.
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