De grands intellectuels et hommes politiques africains se sont récemment réunis à Accra au Ghana pour demander justice et réparation à ceux qui ont organisé et profité de la traite de nos ancêtres pendant quatre siècles dans ce que l’on a appelé le « commerce triangulaire ». J’applaudis des deux mains et sans réserve cette démarche, tout comme j’avais applaudi de la même façon l’inscription de ce commerce sur la liste des crimes contre l’humanité. Là où j’ai moins applaudi, c’est lorsque l’on a considéré que la traite négrière transatlantique était le plus grand crime contre l’humanité. Sans dire un seul mot sur la traite transsaharienne qui avait été aussi, sinon plus, déshumanisante pour les Africains noirs, et dont les effets se poursuivent jusqu’à ce jour. Cette traite, c’est celle que les Arabes avaient pratiquée pendant plus de dix siècles, à savoir qu’ils sont venus razzier des populations noires pour aller les réduire en esclavage dans leurs pays, de la même façon, sinon pire, que les Européens l’ont fait dans les Amériques. On castrait les hommes pour qu’ils ne puissent pas coucher avec les femmes des pays où ils étaient asservis, et pour qu’ils ne puissent pas se reproduire. Ce n’est pas une histoire cachée, aucun pays arabe ne la nie, et l’on en voit tous les effets jusqu’à nos jours. Il y a des populations noires d’origine africaine dans tous les pays arabes, où ils sont relégués au dernier rang de leurs sociétés. D’ailleurs le mot arabe pour désigner les Noirs signifie esclave, et le mépris pour les Noirs africains est pour ainsi dire inscrit dans l’ADN de la majorité des populations de ces pays. Quel Africain, qu’il soit intellectuel, analphabète ou politicien ne connait pas cette partie de notre histoire avec les Arabes ? Quel Africain ignore qu’aujourd’hui encore l’esclavage est toujours pratiqué dans des pays arabes dont certains sont situés sur notre continent et siègent avec tous les autres pays africains au sein de l’Union africaine (UA) ? Alors, pourquoi, lorsque nous parlons de l’esclavage en tant que plus grave crime contre l’humanité, lorsque l’on demande des réparations, nous sautons cette partie ? Pourquoi ?

Albert Camus avait dit que « mal nommer les choses, c’est ajouter du malheur au monde. » Si nous ne voulons pas parler à voix haute de ce que les Arabes nous ont fait, de la même façon que nous avons bruyamment dénoncé ce que les Européens nous ont fait, nos demandes de justice ne pourront être prises au sérieux. Nous voulons être respectés ? Le respect ne se quémande pas. Il s’impose par son attitude. Comment voulons-nous être respectés si nous ne disons pas un seul mot lorsque l’un de nos compatriotes est bafoué dans tous ses droits, violenté, humilié, réduit en esclavage, torturé, tué dans un pays arabe ? Qu’est-ce qui nous en empêche ? Des pays arabes de notre continent, qui siègent avec nous dans l’Union africaine, ont pris certains de nos compatriotes, parce qu’ils sont Noirs, les ont déposés en plein désert, où la seule issue pour eux était la mort. Quel Etat africain, même ceux dont ces personnes étaient ressortissantes, a protesté ? Nous parlons tous les jours de dignité. Mais sommes-nous vraiment sûrs que nous en avons ? Dans le même temps, nous déroulons les tapis rouges aux ressortissants de ces pays qui viennent chez nous. Quel genre de peuples sommes-nous en fin de compte ?
Il ne s’agit nullement de rendre coup pour coup ce que nous subissons ailleurs. Ce n’est pas parce qu’ailleurs ils ne respectent pas les droits élémentaires des humains que nous devons nous comporter comme eux. Mais au moins, nous pouvons protester à chaque fois. Nous devons protester. Surtout auprès des pays dont les ressortissants sont les plus nombreux chez nous, et ceux qui se trouvent sur notre continent. A ceux-là encore plus, nous devons être capables de dire nos quatre vérités dans notre enceinte commune qu’est l’UA, et prendre éventuellement des sanctions contre eux, s’ils ne respectent pas les citoyens des autres pays africains. C’est le prix du respect que nous attendons d’eux. Je le répète : le respect ne se quémande pas. Il se mérite par notre attitude envers les uns et les autres. Et le silence des politiciens et des intellectuels africains devant ce que nous subissons ailleurs peut être interprété comme de l’indifférence devant les malheurs de leurs concitoyens.
Venance KONAN