Derrière les démolitions massives qui secouent la capitale économique ivoirienne, une configuration d’intérêts croisés lie le District autonome d’Abidjan, l’opérateur Alloui Brou et le maire de Koumassi sous la supervision de la justice.
La machine judiciaire s’accélère autour de l’affaire des démolitions de Koumassi Campement. Dans un communiqué officiel diffusé ce vendredi 19 juin, le procureur de la République a tenu à couper court aux rumeurs persistantes d’évasion visant le principal mis en cause, l’opérateur foncier Alloui Brou Jacques, confirmant qu’il demeure à la disposition de la justice. Mais au-delà du cas Alloui Brou, c’est l’étroite imbrication entre les services du District autonome d’Abidjan et les autorités municipales locales qui est désormais formalisée par l’instruction.
Selon les informations du parquet, les auditions menées par les enquêteurs ciblent le cœur du dispositif de gestion urbaine de la capitale économique. Ont ainsi été entendus :
Boa Krapa Valérie , directeur général des services techniques du District autonome d’Abidjan.
Ballet Narcisse Toussaint, actuel maire de la commune de Koumassi.
Kindo Moumouni, dirigeant de la Société des Entreprises Kindo et Frères (SEKF), propriétaire des engins de chantier.
Le canal politique : de Bacongo à Ballet Narcisse Toussaint
Au centre du jeu politique local, la transition à la mairie de Koumassi reste marquée par la continuité. L’actuel maire, Ballet Narcisse Toussaint, est notoirement considéré comme le protégé et le « filleul » politique de Ibrahim Cissé Bacongo. Ce dernier, figure de proue du RHDP (Rassemblement des houphouëtistes pour la démocratie et la paix) et ancien maire de la commune, a quitté son poste pour prendre les rênes du puissant District autonome d’Abidjan en tant que gouverneur, avec des prérogatives élargies en matière d’urbanisme et d’assainissement.
Cette filiation politique directe entre le gouverneur du District et le magistrat de la commune jette une lumière crue sur la fluidité avec laquelle les opérations d’éviction de Koumassi Campement ont pu être orchestrées, l’administration municipale s’alignant sur l’agenda de restructuration urbaine mené par le District.
La logistique partagée, de Koumassi à Vridi-3 (Zimbabwe)
L’enquête met en évidence une troublante convergence logistique. Les engins de la société SEKF de Kindo Moumouni — dont le siège social est officiellement localisé à Abidjan, Yopougon, Andokoi (à proximité immédiate de l’ARSTM et de l’Hôtel Royal Lokoa) — ne sont pas apparus par hasard à Koumassi.
Ce sont précisément ces mêmes excavateurs et bennes, appuyés par les forces de sécurité déployées par le District autonome d’Abidjan, qui avaient été mobilisés lors de la très sensible « opération de rétablissement de l’ordre urbain » à Vridi-3 (dit « Zimbabwe »). Ce quartier de pêcheurs de 28 hectares, stratégiquement situé à proximité immédiate du Port autonome d’Abidjan (PAA), avait fait l’objet d’un déguerpissement d’envergure.
Les éléments de l’enquête pointent une économie de moyens qui interroge sur la nature des complicités administratives.
Pour accomplir sa besogne à Koumassi Campement, Alloui Brou Jacques n’a eu besoin ni de louer de nouveaux équipements civils, ni de solliciter de nouvelles forces d’appui. Il a bénéficié de la reconduction pure et simple du dispositif public-privé (District-SEKF) déjà rodé sur le front de Vridi-3. Une mutualisation des ressources qui place la direction générale des services techniques du District en première ligne des explications attendues par la justice.