La démolition d’une vaste zone lagunaire au sud d’Abidjan lève le voile sur une ingénieuse manipulation juridico-foncière. Au cœur du dossier : un « opérateur privé zélé », une décision de justice détournée et des complicités administratives passées au crible par les nouvelles technologies.
Le ministre ivoirien de la Justice, Sansan Kambilé, pourrait bien devoir se pencher sur un dossier explosif qui agite les cercles politiques et l’immobilier abidjanais. Le 3 juin, l’exécution ultra-rapide d’une décision de déguerpissement a rayé de la carte dix hectares de bâtis et de parcelles dans la commune de Koumassi, sous l’œil impuissant des propriétaires et locataires.
Selon les enquêtes de terrain et les expertises consultées par Enquête Media, cette opération de force s’appuie sur une manipulation technique et juridique d’envergure, orchestrée par l’opérateur privé, Alloui Brou Jacques.

Le paravent de la « Grosse » n° 503/2025
Pour légitimer l’intervention des bulldozers, Alloui Brou Jacques brandit un titre exécutoire précis : la « Grosse » n° 503/2025. Si le document est matériellement authentique — comme l’a confirmé une analyse forensique numérique par Vision Transformers (ViT) et reconnaissance optique (OCR) —, son application a fait l’objet d’un spectaculaire glissement géographique.
Le jugement initial ne visait en réalité que le périmètre restreint mais adjacent dit « Abris 2000 ». Or, l’opérateur a modifié de son propre chef la localisation correspondant à l’ordonnance d’expulsion pour l’étendre à une emprise globale de dix hectares. Un détournement de procédure qui s’apparente, selon les conseils des victimes, à une « escroquerie au jugement » et à un abus de droit manifeste destiné à spolier des patrimoines privés voisins.
La fiction géospatiale du remblai de 2021
Le pivot de l’argumentaire d’Alloui Brou Jacques reposait jusqu’ici sur un argument technique implacable en droit foncier ivoirien : la création ex-nihilo de cette zone par un remblayage lagunaire qu’il affirme avoir financé et réalisé à partir de 2021.
Une certitude qui vient de voler en éclats.
D’après les données d’imagerie satellitaire couvrant la période 2005-2025 analysées par des experts géospatiaux, le trait de côte de la lagune Ébrié dans cette zone est resté strictement immuable depuis vingt ans. Aucun travail de remblaiement n’a eu lieu, ni en 2021 ni jamais jusqu’à ce jour. Ce terrain de 10 hectares est demeuré dans sa configuration naturelle, faisant des 34 hectares de « remblai 2021 », auxquels appartiendraient ces 10 hectares, une fiction matérielle totale qui a pourtant suffi à tromper la religion des juges du tribunal d’Abidjan.
L’Inspection générale de la justice saisie
Face à la gravité des faits — qui cumulent des soupçons de faux et usage de faux, de destruction volontaire du bien d’autrui et de subornation de témoins (via la production de rapports géotechniques de complaisance) —, le collectif des propriétaires spoliés affine sa riposte judiciaire. Une plainte est en cours de finalisation devant l’Inspection générale des services judiciaires (IGSJ). L’objectif est double : faire la lumière sur les complicités administratives et policières qui ont permis de réquisitionner la force publique pour raser dix hectares sur la base d’un faux remblai, et geler toute tentative de réassignation ou de revente de ces parcelles hautement stratégiques.

La préméditation est manifeste
Au-delà de cette procédure, il apparaît désormais avec une clarté accablante que le site de dix hectares du quartier Campement rasé n’est absolument pas celui visé par la décision de justice brandie par M. Alloui Brou. En exploitant, à dessein de tromper, cette confusion géographique, Alloui Brou a orchestré une véritable opération de conquête foncière par la fraude puis la force, tentant de manipuler l’opinion publique et les autorités avec le même cynisme qu’il a déployé pour tromper la justice. Cette opération, loin d’être un simple litige immobilier, se révèle être une bavure d’une ampleur inédite. Sous couvert d’exécuter un jugement, Alloui Brou a sciemment dévasté des propriétés qui ne le concernaient nullement, exposant au grand jour une tentative éhontée de spoliation massive.