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Abidjan _ Crise des dechets : Ecoti.sa et Eco Éburnie face au robinet à moitié fermé de l’ANAGED.

Derrière la vitrine de la salubrité urbaine se joue une féroce bataille d’influence et de trésorerie. Entre subventions étatiques au compte-gouttes, maires dépossédés de leurs prérogatives et multinationales à bout de souffle, enquête sur l’Agence nationale de gestion des déchets, le gendarme des ordures de la lagune Ébrié.

Chaque jour, la métropole d’Abidjan produit plus de 4 000 tonnes de déchets solides. Pour contenir cette bombe écologique et sanitaire, le gouvernement ivoirien a sanctuarisé un budget annuel vertigineux, qui oscille selon nos sources entre 40 et 60 milliards de francs CFA (60 à 90 millions d’euros). Au cœur de ce système et de cette manne financière se trouve une entité omnipotente : l’ANAGED (Agence Nationale de Gestion des Déchets), dirigée par Sarrahn Ouattara(nièce du président Alassane Ouattara) et sous la tutelle du Ministère de l’Hydraulique, de l’Assainissement et de la Salubrité (MINHAS).
Mais en coulisses, la machine se grippe régulièrement, révélant les failles d’un modèle économique sous haute tension.

L’illusion de l’autonomie financière

Officiellement, l’ANAGED dispose d’un statut d’Établissement Public à caractère Industriel et Commercial (EPIC), censé lui garantir une certaine agilité. En réalité, le régulateur vit sous la perfusion quasi-totale du budget général de l’État.
La fiscalité directe, pourtant payée par les usagers abidjanais, s’avère dérisoire face aux coûts logistiques réels. La Taxe d’Enlèvement des Ordures Ménagères (TEOM), adossée à l’impôt foncier, peine à être recouvrée de manière optimale. Plus flagrant encore, la redevance « ordures ménagères » prélevée directement sur les factures d’électricité de la Compagnie Ivoirienne d’Électricité (CIE) ne génère qu’environ 3 milliards de FCFA par an. Une goutte d’eau dans l’océan des dépenses de l’agence.
Ce déséquilibre structurel place l’ANAGED à la merci des arbitrages de la direction générale du Budget et du Trésor public. Lorsque l’État retarde ses décaissements, l’effet domino est immédiat : l’ANAGED accumule les arriérés de paiement envers ses prestataires, plongeant régulièrement la capitale économique au bord de l’asphyxie.

Le duopole privé sous pression

Le cœur du réacteur opérationnel repose sur deux géants privés étrangers, introduits à grands renforts de communication lors de la réforme du secteur en 2018 : Le consortium tuniso-ivoirien ECOTI.SA, qui règne sur le Secteur 1 (les zones stratégiques et résidentielles de Cocody, Bingerville, le Plateau, Abobo et Anyama) et le groupe d’origine turque ECO ÉBURNIE, maître des Secteurs 2 et 3, couvrant le poumon industriel et populaire de la ville (Yopougon, Marcory, Koumassi, Port-Bouët, etc.).
Ces deux opérateurs, qui gèrent également le Centre d’Enfouissement Technique (CET) moderne de Kossihouen, se retrouvent régulièrement au centre de vifs bras de fer avec le pouvoir. Faute de liquidités versées à temps par l’ANAGED, ces entreprises réduisent périodiquement leurs rotations de camions-bennes ou suspendent l’achat de carburant.
Chaque crise des ordures prend alors une tournure politique, obligeant le ministre de tutelle à émettre des ultimatums médiatiques de « 72 heures » pour masquer les défaillances de paiement de l’administration.

La guerre feutrée entre l’ANAGED et les mairies

En centralisant la gestion des déchets au profit de l’ANAGED, le pouvoir central a dépouillé les municipalités d’Abidjan de l’une de leurs compétences historiques les plus visibles. Un choix qui passe toujours aussi mal auprès des édiles locaux, toutes bannières politiques confondues.
Plusieurs maires de grands districts se plaignent sous cape — et parfois publiquement — de leur impuissance. En première ligne face à la colère des administrés lorsque les dépôts sauvages colonisent les artères, les mairies n’ont plus aucun levier contractuel ni financier pour sanctionner ECOTI.SA ou ECO ÉBURNIE. Elles doivent s’en remettre au bon vouloir des inspecteurs de l’ANAGED, souvent perçus comme déconnectés des réalités du terrain.

Le maillon faible : l’impossible contrôle du secteur informel

Si les grands axes bénéficient de la logistique lourde des concessionnaires, l’accès aux quartiers denses et précaires reste le monopole des pré-collecteurs informels. Ce réseau de tricycles et de charrettes à bras (wottro) facture ses services de porte-à-porte entre 1 000 et 3 000 FCFA par mois et par ménage.
L’ANAGED tente tant bien que mal de réguler cette armée de l’ombre en délivrant des agréments payants. Mais sur le terrain, le système dérape. Le manque criant de centres de groupage intermédiaires construits par l’agence pousse les pré-collecteurs à déverser leurs chargements dans des décharges sauvages de fortune ou dans les réseaux d’évacuation des eaux pluviales.
À cela s’ajoute une criminalité de proximité : le mobilier urbain acheté à coups de millions par l’ANAGED (bacs roulants, coffres métalliques) fait l’objet de vols massifs, de sabotages ou de rackets organisés par des syndicats de quartier informels. Un phénomène d’incivisme et de vandalisme qui grignote chaque année un peu plus les budgets d’investissement du régulateur.
Entre impératifs de souveraineté sanitaire, équilibres budgétaires précaires et logiques de profit des multinationales, la gestion des déchets à Abidjan reste un dossier hautement inflammable pour l’appareil d’État ivoirien.

LA REDAC’

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