Une attribution de marché gré à gré contestée, des entreprises privées acculées et une ombre planant sur la souveraineté des données nationales. Plongée au cœur d’un système où se croisent hauts fonctionnaires, passe-droits et un homme d’affaires béninois devenu incontournable à Abidjan.
L’ombre du Maître : un marché sur-mesure ?
Tout commence le 21 décembre 2023. Ce jour-là, une décision administrative fait l’effet d’une bombe dans le secteur du contrôle technique automobile en Côte d’Ivoire. À travers un courrier officiel, M. Cone Dioman, Directeur de Cabinet du Ministère des Transports — haut magistrat hors grade déjà remarqué lors de son passage au Ministère de la Construction —, attribue pour une durée de 3 ans le marché exclusif de la fourniture des supports de visites techniques à la société ATS (Automotive Technology Services).
Le problème ? Cette attribution s’est faite au terme d’un processus opaque, perçu par les acteurs du secteur comme un simulacre d’appel d’offres.
Pourtant, le Ministère avait préalablement édité un cahier des charges rigoureux destiné à garantir la fiabilité et la sécurité des cartes de visite technique. Mais contre toute attente, au lieu de s’en tenir à son rôle régalien de régulateur (définir les règles et laisser les opérateurs privés choisir leurs prestataires homologués), le Ministère a directement imposé un fournisseur unique : la société ATS.

Le duo du Ministère et l’homme d’affaires béninois
Derrière la société ATS se trouve Aristide Haikou, un homme d’affaires de nationalité béninoise. Dans les salons feutrés et les grands restaurants d’Abidjan, sa proximité avec le Directeur de Cabinet Cone Dioman est un secret de Polichinelle.
Pour faire appliquer ses directives sur le terrain, la tutelle s’appuie sur Sako Oumar, Directeur des Transports Terrestres et de la Circulation (DGTTC). C’est lui qui sert d’interface directe avec les opérateurs de visites techniques. Face à la menace permanente d’un retrait d’agrément ministériel, ces derniers n’ont d’autre choix que de subir les conditions financières imposées unilatéralement par Haikou.
« On nous impose un prestataire et ses prix, sans qu’aucun nouveau cahier des charges n’ait été publié. Nous sommes pris en otage : soit on paye ATS, soit on nous retire notre agrément », confie sous couvert d’anonymat un opérateur du secteur.
« Tolérance Zéro » ou stratégie d’éviction ?
Le 10 mars 2026, l’affaire prend une tournure encore plus dramatique. Un nouveau courrier non signé émanant du Ministère circule sur la Toile. Sous couvert de l’opération gouvernementale « Tolérance zéro sur les routes ivoiriennes », le Ministère ordonne la fermeture brutale de plusieurs centres et stations mobiles de visite technique — pourtant homologués par ce même Ministère peu de temps auparavant.
Cette décision met subitement sur le carreau des dizaines de familles et crée un désarroi total chez les professionnels.
Simultanément, le Ministère exige qu’à compter du mois de juillet, de nouvelles vignettes soient apposées sur les pare-brises des véhicules. Et sans surprise, sans attendre la fin du contrat initial de 3 ans ni publier de nouveau cahier des charges, le marché de ces nouvelles vignettes est immédiatement attribué à la société ATS de Aristide Haikou.

Un empire du gré à gré : de la roulette aux passeports nationaux
L’ascension de Aristide Haikou ne s’arrête pas au secteur de l’automobile. Selon nos informations et un faisceau de documents recoupés, l’homme d’affaires béninois s’est imposé comme le prestataire privilégié du gré à gré pour l’impression de documents sécurisés auprès de plusieurs institutions clés : Ministère de la Justice, Ministère de l’Économie et des Finances, Sociétés d’État(notamment la LONACI).
Plus inquiétant encore, alors que le contrat de la société SNEDAI pour l’édition des passeports ivoiriens est arrivé à échéance, Aristide Haikou négocierait en coulisses la reprise de ce marché hautement stratégique. Sur ses réseaux sociaux, l’homme d’affaires s’affiche déjà aux côtés d’éditeurs de documents sécurisés suisses.
L’éventualité de confier la base de données souveraine de millions de citoyens ivoiriens à un opérateur privé étranger suscite de vives inquiétudes au sein des services de sécurité, d’autant que la gestion précédente avait déjà été entachée par l’attribution frauduleuse de milliers de passeports à des non-nationaux.
Vers une extension du système au secteur des assurances ?
Pendant que ses activités s’étendent — avec notamment un vaste projet immobilier de luxe jouxtant le Lycée Hôtelier d’Abidjan —, Aristide Haikou et ses relais au sein de la haute administration prépareraient déjà leur prochaine cible : les compagnies d’assurances.
Face à ce qui s’apparente à un système de captation de rentes publiques et privées, les acteurs de la société civile et les opérateurs économiques tirent la sonnette d’alarme. Ils appellent les autorités de contrôle et les institutions de lutte contre la corruption à se saisir en urgence de ce dossier pour garantir les principes de transparence, de libre concurrence et de bonne gouvernance en Côte d’Ivoire.
A suivre…
LA REDAC’