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M’pouto : Le système Abi-Aad ou la mécanique du foncier artificiel

L’année 2020 n’a pas seulement été celle du confinement pour les habitants d’Abidjan ; elle a servi de paravent à l’une des opérations de prédation foncière les plus audacieuses de la décennie. Sous le couvert de la pandémie et de l’urgence sanitaire, une ingénierie complexe, orchestrée par l’homme d’affaires Émile Abi-Aad, DGA de Carré d’Or, a permis la captation illégale de 12,5 hectares sur le domaine public lagunaire à Cocody M’pouto. Soit 125 000 m², estimés à 1 000 000 F CFA le m², pour une valeur foncière totale d’environ 125 milliards F CFA.

Derrière ce chantier titanesque se cache une organisation bipartite aussi méthodique qu’illégale : d’un côté la matérialisation physique de la fraude par Delta Drague, et de l’autre, la « légalisation » par le blanchiment administratif via SCI Delta Golf.

Le viol du Décret n° 2019-591 : Une opération en toute impunité
La réglementation ivoirienne est pourtant explicite : le Décret n° 2019-591 du 3 juillet 2019 encadre strictement le remblayage et l’endiguement des voies d’eau intérieures. Toute opération de cette nature nécessite impérativement une autorisation préalable du ministre chargé des Affaires maritimes, assortie d’une enquête publique exhaustive et de l’avis conforme d’une commission interministérielle de 15 membres.

L’investigation révèle que les travaux menés à M’pouto ont contourné l’intégralité de ce dispositif légal. En exploitant les zones grises administratives et la désorganisation des services de contrôle durant la crise sanitaire, les sociétés contrôlées par Émile Abi-Aad ont imposé le fait accompli, transformant une baie protégée en zone constructible sans aucune validation légitime.

Delta Drague : L’instrument de la prédation physique
Au cœur du dispositif, la société Delta Drague a agi comme le bras armé de cette conquête territoriale. Le remblayage de 12,5 hectares n’est pas une opération artisanale, mais une industrie lourde. Pour matérialiser cette fraude, Delta Drague a mobilisé des norias de camions-bennes, déversant environ 375 000 mètres cubes de matériaux : sables de dragage, graveleux latéritiques.

Cette logistique de choc, orchestrée durant le couvre-feu nocturne grâce à des laissez-passer institutionnels détournés, a permis à Delta Drague d’élever la plateforme au-dessus de la cote des hautes eaux, créant ex nihilo des terrains artificiels là où, quelques mois auparavant, se trouvait la lagune. Ce chantier permanent a non seulement détruit l’écosystème lagunaire, mais a également imposé aux riverains une pollution atmosphérique intense : particules PM2.5 et PM10, et une saturation de leurs centres de santé locaux.

SCI Delta Golf : Le blanchiment d’argent à ciel ouvert
Une fois la terre créée, il fallait transformer ce gain illicite en actifs immobiliers commercialisables. C’est ici qu’intervient la SCI Delta Golf. Si Delta Drague volait le domaine public, la SCI Delta Golf a opéré le blanchiment d’argent à ciel ouvert.

Le modus operandi est d’une simplicité déconcertante : obtenir des Arrêtés de Concession Définitive sur des terres issues du remblayage illégal, puis les injecter dans le circuit immobilier légal. Aucune dissimulation, aucune offshore. La fraude se légitime en pleine lumière, sous le couvert de signatures administratives et de procédures bâclées. En « blanchissant » l’origine criminelle du foncier, la SCI Delta Golf transforme un bien public volé en parcelles vendables à des tiers de bonne foi, piégés dans une chaîne de responsabilités juridiques et environnementales à haut risque.

Deux entités, une seule stratégie : la préméditation juridique
Pourquoi séparer Delta Drague et Delta Golf ? Parce que cette dissociation n’a rien d’accidentel. C’est un montage technico-financier conçu à dessein pour contourner les lois et se prémunir contre toute saisie des parcelles créées.

Delta Drague porte le risque pénal : destruction du domaine public, remblayage illégal, atteinte à l’environnement. Delta Golf, elle, ne fait que « recevoir » et « commercialiser » le produit fini, avec des ACD en règle. En cas de poursuite judiciaire contre Delta Drague pour crime environnemental ou occupation illégale du domaine public, les parcelles restent à l’abri, protégées derrière le bouclier de Delta Golf et de ses titres fonciers.

Autrement dit : une main salit, l’autre encaisse. Cette vicieuse préméditation isole la faute du profit. Elle rend la justice inopérante : on peut condamner le bras armé, mais on ne touche jamais au butin.

Un système, un seul homme : Émile Abi-Aad
La convergence de ces deux entités — Delta Drague pour la destruction de l’environnement et la création artificielle du foncier, et la SCI Delta Golf pour la captation de la valeur immobilière et la légalisation frauduleuse — est le fruit d’une vision unique : celle d’Émile Abi-Aad, DGA de Carré d’Or.

En utilisant l’exceptionnelle fenêtre de tir du confinement de 2020, ce système a su mettre en échec les autorités locales, notamment la Mairie de Cocody qui, dépassée par l’ampleur des travaux et l’influence des acteurs, a fini par décliner toute responsabilité.

Le bilan de cette opération laisse derrière lui une communauté de M’pouto fragilisée et un écosystème lagunaire dégradé de façon irréversible. Pire, il institue un précédent inquiétant : un blanchiment d’argent à ciel ouvert où le respect du Décret de 2019 a été sacrifié au profit de la spéculation immobilière privée. Au final, 12,5 hectares de domaine public transformés en patrimoine privé estimé à 125 milliards F CFA, sans que les garde-fous de l’État n’aient pu s’opposer. L’heure est désormais aux questions sur la responsabilité des institutions qui ont laissé, par action ou par omission, cet attelage opérer en toute liberté.

#Enquetemedia.

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