La maire de la cité balnéaire, Cissé Nakaridja, fait face à une fronde inédite de ses propres adjoints. Alors qu’Enquête Média a transmis une demande de confrontation à la maire concernant la gestion de 1,6 milliard de fonds publics, la bataille pour le contrôle de la deuxième ville économique du pays vire au chaos administratif. Entre accusations de détournements de fonds et bras de fer judiciaire, l’inspection générale du ministère de l’intérieur a été dépêchée sur place. Révélations.
Rien ne va plus à la mairie de San Pedro, le deuxième poumon économique de la Côte d’Ivoire. Selon les informations recueillies par Enquête Média, la municipalité est le théâtre d’un affrontement politique et judiciaire d’une rare violence entre la maire, Cissé Nakaridja, et une coalition de ses propres adjoints au maire.
Cette crise de gouvernance, restée jusqu’ici confidentielle, s’apprête à être révélée par une investigation de Enquête Média, qui s’est procuré les documents financiers exclusifs de la commune. Dans ce cadre, une lettre officielle de demande de réaction et de confrontation factuelle avant publication a été formellement adressée à l’édile afin de recueillir ses explications.
Le chiffre : 1,6 milliard de francs CFA sur la sellette
Au cœur de la tempête, un document interne liste une série de dysfonctionnements comptables et d’allégations de détournements de fonds publics dont le montant cumulé donne le tournis : 1 608 090 000 francs CFA (environ 2,4 millions d’euros).
Les griefs compilés par les frondeurs ciblent une gestion qualifiée d’« opaque » des infrastructures phares de la ville (financées notamment par le projet de développement PIDUCAS de la Banque mondiale). Parmi les dossiers noirs que s’apprête à révéler Enquête Média figurent une ligne de dépenses de 160 millions de FCFA engagée sur la seule journée du 23 septembre 2024, un budget de carburant abyssal frôlant 1 milliard de FCFA sur deux exercices (2024-2025), ainsi que le versement de subventions municipales jugées illégales à la maternité Dominique Ouattara, directement dirigée par la maire. L’acquisition suspecte d’une niveleuse d’occasion pour 150 millions de FCFA, camouflée sous une peinture neuve et déjà en panne, est également dans le collimateur des investigateurs.

Bureaux vidés et référé d’heure à heure
Le conflit a franchi un palier d’escalade critique au début du mois de juin 2026. Feignant d’ignorer la médiation de la Direction Générale de la Décentralisation et du Développement Local (DGDDL), Cissé Nakaridja a opté pour la manière forte. Le 5 juin, elle a fait notifier par commissaire de justice une mise en demeure sommant ses adjoints de libérer leurs bureaux sous 72 heures.
Malgré une procédure d’opposition immédiatement engagée par les élus, la première magistrate a fait vider les bureaux à l’insu de ses adjoints et fait changer les serrures de la mairie. Un coup de force qualifié de « voie de fait manifeste » par les frondeurs, qui rappellent qu’ils tirent leur légitimité du même suffrage universel que la maire.
La riposte judiciaire ne s’est pas fait attendre. Les adjoints ont assigné Cissé Nakaridja en référé d’heure à heure devant le tribunal. Lors de l’audience, où la maire était représentée par son conseil, le juge a mis l’affaire en délibéré. La décision, cruciale pour l’avenir politique de la ville, est attendue ce matin à 10 heures.
L’Inspection du Ministère de l’Intérieur à demeure
Sentant le parfum de scandale remonter jusqu’à Abidjan, le ministre de l’intérieur et de la sécurité, Vagondo Diomandé, a discrètement dépêché une mission d’inspection à San Pedro. Selon nos sources, les inspecteurs généraux séjournent dans la cité portuaire depuis près d’une semaine. Les premières découvertes de cette mission administrative sont qualifiées de « hautement compromettantes » et « scandaleuses » par des sources proches du dossier.
En s’appuyant sur la loi 2012-1128 du 13 décembre 2012 portant organisation des collectivités territoriales, les adjoints rappellent que la maire n’a légalement aucun pouvoir de sanction envers des élus. Seule la tutelle – à savoir le ministre de l’Intérieur via un décret pris en Conseil des ministres – est habilitée à suspendre ou révoquer des adjoints.
Dans l’attente du verdict du tribunal, des conclusions de l’inspection d’État et des réponses à notre rédaction, le feu couve à la mairie de San Pedro.
LA REDAC’