Ah, la politique ivoirienne et sa géométrie variable ! À Abidjan, on ne découpe pas que les circonscriptions électorales. On excelle surtout dans l’art du découpage ministériel au cutter fin. Le dernier réajustement gouvernemental vient d’en donner une démonstration d’école.
C’est l’histoire d’un destin qui se voyait déjà en ligne droite vers 2030, maquette en main et discours de victoire prêt. Sauf que la réalité ivoirienne a le mauvais goût d’être en béton armé. Et le béton s’appelle Hien Sié.
Quand les Transports perdent tout sauf le volant
L’analyse des décrets est implacable, comme un contrôle technique raté. Amadou Koné, longtemps présenté comme indéboulonnable patron des Transports, vient de subir ce qu’on appelle poliment un “réajustement de périmètre”. En français « normal », on lui a laissé la plaque d’immatriculation, mais on a emporté le moteur.
Son empire a été grignoté par tranches fines. Le titre reste ronflant sur la carte de visite. L’arrière-boutique, elle, a été vidée pendant la nuit.
Les routes, les ponts, les voies ferrées, les grands projets de désenclavement, tout a migré discrètement vers Hien Sié Yacouba, promu “Super-Ministre” des Infrastructures, de l’Équipement et du « Désenclavement ». Résultat des courses : Amadou Koné garde les véhicules. Hien Sié décide où ils roulent, qui construit les gares, et combien ça coûte. C’est le principe du chauffeur sans GPS ni budget carburant. On applaudit la courtoisie, on note l’impuissance.
Le choc des Titans… version poids plume vs bulldozer
Pour comprendre l’ampleur de la redistribution, il faut regarder la nouvelle carte du génie civil gouvernemental.
D’un côté, Amadou Koné. Historiquement lié aux réseaux du Nord et à l’axe Bouaké. Compétent, propre sur lui, excellent organisateur de cérémonies.
De l’autre, Hien Sié. Récupère le Port Autonome d’Abidjan, les infrastructures lourdes, l’équipement routier et tous les leviers qui font qu’un pays bouge vraiment. Et surtout, il avance avec un parapluie nommé Téné Birahima Ouattara.
Le ministre de la Défense, frère du président, affectueusement surnommé “Photocopie” pour sa ressemblance et sa fidélité au garant du temple. Quand “Photocopie” valide, les décrets sortent sans rature. Quand “Photocopie” ne valide pas, les ambitions prennent un ralentisseur.

Bouaké 2030 : du défilé triomphal au retour sur terre.
La pilule est amère parce que le calendrier était bien huilé. Amadou Koné venait de briller à Bouaké pour la fête d’indépendance. Organisation millimétrée, tribunes pleines, sourires calculés. Dans les salons du parti, on murmurait déjà : « voilà l’homme, le profil, le costume taillé pour 2030» .
On le voyait tracer sa route nationale sur les rails du métro d’Abidjan. Un destin écrit à l’encre dorée.
Sauf qu’en politique abidjanaise, briller trop fort sous les projecteurs régionaux attire les courants d’air froids venus du Plateau. Pendant qu’Amadou Koné saluait les confettis à Bouaké, à Abidjan, d’autres saluaient les décrets.
Le voilà ramené brutalement à ses “petites études” de dossiers techniques. Contraint de gérer les horaires de bus pendant que l’autre gère les autoroutes.
Le dindon de la farce tropicale
En résumé, Amadou Koné vient de découvrir la règle d’or du pouvoir ivoirien : on ne construit pas une ambition présidentielle sur des discours et des défilés. Il faut les chantiers, les marchés, les coupages de rubans qui se voient de San Pedro à Korhogo. Sans ça, on reste un ministre propre, efficace, et parfaitement contournable.
À Abidjan, on appelle ça un “recadrage”. Dans le reste du monde, on appelle ça la dure école du pouvoir. Celle où on te laisse les clés, mais plus la voiture.
LA REDAC’