Livre de la Spéculation éffrénée, Chapitre 4, Versets 1 à 12
L’annonciation du bulldozer
■ 1.En ce temps-là, les Bâtisseurs de Nuit, vêtus de lin blanc et de montres en or, se réunirent au sommet de la colline de l’Impunité. Ils regardèrent la lagune qui dormait sous la lune et dirent :
« Voici une perte de profit qui stagne. Allons la couvrir de sable, de gravats et d’oubli. Car là où le Créateur a mis de l’eau et des poissons, l’Homme Moderne verra des duplex avec piscine et des Arrêtés de Concession Définitive (ACD). »
■ 2. Et Saint Béton leva sa truelle d’or vers le ciel et prophétisa :
« Que l’eau se change en ciment, et que les palétuviers cèdent la place aux poteaux électriques. Car le paradis n’est pas dans le ciel, il est dans la plus-value immobilière. »
Les béatitudes du remblai
■ 3. Alors, s’avançant vers la foule des petits épargnants et des intermédiaires véreux, il dicta ses commandements :
Bienheureux celui qui dénonce le remblai illicite, car il découvrira les joies de la garde à vue dès l’aube.
Bienheureux celui qui brasse la lagune et vend des lots virtuels situés à trois mètres sous le niveau de la mer, car on l’appellera « Génie de l’Immobilier ».
Bienheureux celui qui arrache la parcelle de la veuve et l’héritage de l’orphelin, car le Bureau des Grands Hommes lui dressera le tapis rouge et lui offrira le champagne.
■ 4. En vérité, en vérité je vous le dis :
«Ceux qui brandissent les titres fonciers du faible verront leurs dossiers s’évaporer dans les tiroirs sacrés de l’Administration, comme une goutte d’eau sur une dalle en plein midi.
Mais ceux qui vendent le domaine public maritime seront reçus avec les honneurs de la République dans les salons climatisés, là où le climatiseur couvre le bruit des vagues disparues.»
Le jugement dernier de la truelle
■ 5. Mais l’heure vient, et elle est déjà là, où le Grand Bulldozer de la Nouvelle Loi se réveillera sous la nouvelle lune.
■ 6. Et ce jour-là, le moteur de seize cylindres ne distinguera pas le sable du mensonge, ni l’ACD authentique de l’ACD orné du faux sceau de la Contrée, acheté à prix d’or sous la table d’un maquis.
■ 7. Le bras articulé de la Justice tardive emportera les clôtures d’apparat, les promesses de syndic, les cravates de soie et les sourires des notaires complices.
■ 8. Et les bâtisseurs arrogants, dépouillés de leurs briques, se retrouveront dans la cour de la MACA à compter les barreaux de fer au lieu des lots de terrain et des mètres carrés.
■ 9. Ils pleureront et grinceront des dents, répétant en chœur la litanie des dupes :
« Mais Seigneur, Seigneur ! On m’avait pourtant juré que c’était couvert d’un ACD approuvé ! »
La sentence des justes
■ 10. Car il est écrit dans le Livre des Choses qui Finissent au Gnouf :
« Celui qui vole la lagune pour en faire son salon privé finira par loger dans une cellule de trois mètres sur deux. Et celui qui assèche la parcelle du pauvre finira le cœur aussi sec et aride qu’un désert sahélien, sans un verre d’eau pour calmer sa soif.»
■ 11. Alors, les soupirs des justes, des pêcheurs sans lagune et des gueux sans logis monteront vers le ciel, portés par la brise marine qui aura enfin retrouvé son chemin.
■ 12. Que celui qui a des oreilles pour entendre, entende.
Et que celui qui a un chèque pour remblayer… y réfléchisse à deux fois.
Amen (et fin du chantier).
