● La maire s’affranchit du code des collectivités, bureaux verrouillés, voitures remorquées.
À San Pedro, la crise de gouvernance locale a définitivement basculé dans l’illégalité administrative. Acculée par une enquête d’investigation de Enquête Média et par un audit choc du Trésor public portant sur des soupçons de détournements de 1,6 milliard de francs CFA, la maire Kéita épouse Cissé Nakaridja a choisi la stratégie de l’asphyxie brutale. Pour neutraliser les quatre adjoints au maire « dissidents » qui dénonçaient sa gestion, l’édile a déployé un arsenal de sanctions unilatérales qui bafoue de plein fouet les lois régissant la décentralisation en Côte d’Ivoire.
Bureaux scellés et indemnités coupées : la stratégie de l’étouffement
Depuis deux semaines, les quatre adjoints au maire « frondeurs » assistent à une tentative de liquidation matérielle et financière de leur mandat. Par ordre direct de la maire, les serrures de leurs bureaux administratifs ont été changées, leur interdisant l’accès aux locaux de l’institution. Plus grave encore, Kéita Cissé Nakaridja a ordonné la suspension pure et simple du versement de leurs indemnités d’élus (salaires).
Cette double mesure d’asphyxie constitue une violation flagrante de la loi n° 2012-1128 du 13 décembre 2012 portant organisation des collectivités territoriales. En droit ivoirien, le maire n’a strictement ni la compétence ni le pouvoir juridique de sanctionner ses adjoints. Issus de la même liste électorale, les adjoints bénéficient de la même légitimité populaire et du même mandat politique que l’édile. La loi stipule expressément que seule l’autorité de tutelle administrative (le ministère de l’Intérieur ou le préfet par délégation) est investie du pouvoir de suspendre un élu, au terme d’une procédure disciplinaire stricte et contradictoire.
Effacement de traces : l’apparition soudaine des investissements fantômes
Le conflit s’est doublé d’une guerre de documents administratifs qui tourne à l’embarras pour l’équipe municipale. Selon des sources internes, les maires adjoints avaient adressé un courrier officiel à leur tutelle pour dénoncer une série de décaissements suspects datant de 2024.

Parmi les griefs figurait le paiement de 29 millions de francs CFA pour l’achat d’un groupe électrogène qui n’avait, jusqu’ici, jamais été livré à la mairie. Prise de court par la fuite de ces informations en plein audit du Trésor, la municipalité s’est empressée de faire installer en urgence, ce 24 juin, un groupe électrogène flambant neuf dans l’enceinte de l’hôtel de ville.
Dans l’entourage des frondeurs, on dénonce une manœuvre de dernière minute visant à masquer les détournements de fonds : « Il s’agit d’une tentative désespérée d’effacer les traces des malversations commises depuis deux ans. Ne soyons pas surpris d’assister dans les prochains jours à l’inauguration précipitée d’une salle d’archives au sein de la mairie. Un autre projet budgétisé à hauteur de 29 millions de FCFA en 2024 et dont les fonds ont été décaissés, mais qui n’a toujours pas vu le jour.»
Chasse à l’homme et humiliation dans l’enceinte de l’État
Non contente de couper les vivres et l’accès aux bureaux pour étouffer ces révélations, la maire a franchi un nouveau cap dans le zèle autoritaire en instrumentalisant la police municipale. Détournée de ses missions régaliennes de salubrité, cette force a été transformée en bras armé politique pour traquer les élus dans les rues et récupérer de force leurs véhicules de fonction.
Pris à partie par un agent municipal en pleine course personnelle, le 4ème adjoint a refusé de céder son véhicule et a conduit directement dans la cour de la préfecture de région – le lieu même qui incarne la tutelle de l’État. En l’absence du Préfet (en voyage à l’étranger), les secrétaires généraux de la préfecture, profondément agacés et embarrassés, n’ont pu empêcher l’irruption de renforts de la police municipale. Escortés d’un remorqueur, ces agents ont saisi le véhicule au cœur même de la cour préfectorale, laissant l’élu sur le carreau.
Signe d’une volonté d’humiliation systématique, la même escouade s’est rendue à 23 heures au domicile privé du 5ème adjoint pour faire remorquer son véhicule de fonction alors qu’il dormait.
En s’affranchissant du code des collectivités et en violant l’enceinte de sa propre tutelle administrative pour régulariser des comptes dans la panique, la maire de San Pedro crée un précédent de non-droit. Alors que le dossier financier s’alourdit, ce coup de force institutionnel place désormais le ministère de l’Intérieur face à un arbitrage urgent : tolérer ce zèle autocratique ou restaurer l’ordre légal à la tête de la deuxième ville économique du pays.
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