Il y a des aveuglements qui ressemblent à s’y méprendre à des validations silencieuses. Pendant six ans, la mairie de Cocody a ignoré le plus grand remblai illégal de la lagune Ébrié, ceinturée par un « mur de la honte » de 400 mètres. Il a fallu l’arrestation d’un lanceur d’alerte, des inondations dévastatrices et la pression populaire pour que le maire Jean-Marc Yacé découvre subitement ses prérogatives d’Officier de Police Judiciaire. Derrière ce réveil miraculeux, c’est tout un écosystème d’intérêts portuaires et immobiliers qui pose question.
C’est l’histoire d’un tour de magie urbain que même les illusionnistes les plus audacieux n’auraient pas osé tenter. Comment fait-on disparaître des milliers de camions bennes de 30 tonnes chargés de terre rouge, vrombissant en pleine nuit, au nez et à la barbe des autorités de la commune la plus huppée d’Abidjan ?
La réponse se trouve à M’Pouto, sur les berges de la lagune Ébrié. Entre mars et novembre 2020, un remblai massif, illégal et écologiquement désastreux a vu le jour. Une opération titanesque de terrassement lagunaire couronnée par un mur d’enceinte de 400 mètres de long. L’un des plus longs de Cocody.
Pendant tout ce temps, le maire Jean-Marc Yacé a regardé ailleurs. Ou plutôt, il a juré ne rien voir et n’avoir rien à voir. Mais face à la matérialité des faits, la posture de l’édile « victime des promoteurs et de l’état » ne tient plus. Elle s’effondre sous le poids de la chronologie et des réseaux d’affaires.
Le miracle des convois nocturnes en plein confinement
Il faut se replonger dans le contexte de l’année 2020 pour mesurer l’audace, ou l’impunité, d’une telle opération. De mars à novembre 2020, la Côte d’Ivoire est sous cloche sanitaire. L’état d’urgence est décrété. Le Grand Abidjan est isolé, les couvre-feux se succèdent, et la circulation des poids lourds est drastiquement encadrée, voire totalement interdite par moments dans le périmètre communal.
Pourtant, c’est précisément durant cette période de contrôle sécuritaire absolu qu’un ballet incessant de dizaines de milliers de rotations de camions s’est organisé, majoritairement de nuit, pour combler de terre rouge, la lagune à M’Pouto.
Comment des convois de cette ampleur ont-ils pu franchir les barrages, sillonner les artères de Cocody et déverser leurs cargaisons sans alerter la police municipale ni le premier magistrat de la commune ? Faut-il croire à une incompétence systémique des services de techniques, ou à un « laisser-passer » non écrit, garanti par des intérêts fonciers supérieurs ?
La responsabilité du maire n’est pas celle d’avoir signé une autorisation illégale de remblayer — il n’en avait pas le pouvoir. Elle est d’avoir assisté, sans mobiliser la force publique ni saisir le parquet, à la destruction illicite, massive et méthodique du patrimoine écologique de sa commune; et le plus grave, à la prédation du domaine public fluvio-lagunaire pour les intérêts du DGA de Carré d’Or. Et cela constitue en soit une haute trahison.
L’amnésie sélective d’un Officier de Police Judiciaire
Pendant six longues années, le monument de béton et le remblai illégal ont trôné à M’Pouto dans l’indifférence administrative. Il aura fallu l’intervention pugnace du lanceur d’alerte JCK en janvier 2026, documentant les faits avec une précision chirurgicale, pour que le dossier commence à brûler les doigts de la municipalité.
En tant que maire, Jean-Marc Yacé est de facto Officier de Police Judiciaire (OPJ). En vertu de la Loi portant organisation des collectivités territoriales et du Code de la Construction et de l’Habitat, il dispose de pouvoirs de police administrative coercitifs. Dès la première rotation de camion illégale en 2020, dès la pose de la première brique de ce méga mur sans permis, la loi l’autorisait – et l’obligeait – à faire dresser procès-verbal, à ordonner l’arrêt immédiat des travaux, et à procéder à la saisie du matériel de chantier.
Pourquoi la force publique s’est-elle couchée en 2020 pour ne se réveiller qu’en 2026 ? On ne peut brandir ses prérogatives à la carte, uniquement quand le scandale menace d’éclabousser l’hôtel de ville.

Les liaisons dangereuses : de la logistique à la lagune
Pour comprendre cette cécité de complaisance, il faut s’éloigner des bureaux feutrés de la mairie et regarder le vieux pedigree de l’homme. Avant de ceindre l’écharpe tricolore, Jean-Marc Yacé a longtemps évolué au sommet de la chaîne logistique portuaire ivoirienne.
Dans ce microcosme très fermé de la manutention et de la consignation maritime, on développe des « amitiés de béton » avec les géants de l’import-export et de l’agro-industrie, à l’instar du géant Carré d’Or. Ces mêmes conglomérats qui mènent une guerre foncière impitoyable à Abidjan pour s’accaparer les berges lagunaires de Biétry à M’Pouto passant par Vridi, afin d’y ériger entrepôts et complexes de luxe. Un ancien de la logistique chez Eolis, Jean Marc Yacé sait exactement ce qu’implique un ballet de camions bennes. Il sait qui possède les flottes capables de défier un couvre-feu. Prétendre qu’un tel homme ait pu ignorer une opération de cette envergure sur son propre territoire électoral relève de la farce. Et maintenir cette posture pendant 6 ans, est de l’ordre de la foutaise.
Noyer le scandale ou couler avec lui
D’abord prompt à faire bloc avec le commanditaire de ces travaux illégaux pour emmurer le lanceur d’alerte dans le silence — via un emprisonnement express orchestré en binôme dès la mi-février —, le maire de Cocody a finalement vu son arrogance céder sous la pression.
Face au « tsunami » numérique d’un million et demi de vues, exposant les inondations ravageuses du 18 mai, l’ancien patron d’EOLIS a subitement retrouvé ses vieux réflexes de survie en haute mer : quand le navire menace de sombrer, on largue la cargaison. Le 19 mai, acculé par une gronde populaire devenue incontrôlable, Jean-Marc Yacé a donc préféré sacrifier le béton du DGA du Groupe Carré d’Or en ordonnant sa destruction, plutôt que de se noyer avec lui dans les eaux troubles de la lagune Ébrié.