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Laurent Gbagbo ou l’art de se séparer de ses compagnons

Parler de Laurent Gbagbo, c’est évoquer l’un des personnages les plus marquants de l’histoire politique ivoirienne contemporaine. Opposant historique, artisan du multipartisme, premier président « socialiste » de Côte d’Ivoire élu dans un « contexte pluraliste », Gbagbo a longtemps incarné l’espoir démocratique pour une partie importante des Ivoiriens. Mais derrière cette image de combattant politique se dessine aussi une autre réalité : celle d’un leader dont presque tous les compagnons historiques ont fini par prendre leurs distances, parfois dans la douleur, parfois dans la rupture totale.

Cette succession de séparations politiques soulève une question fondamentale : Laurent Gbagbo est-il victime des ambitions de ses anciens alliés ou porte-t-il lui-même une responsabilité majeure dans l’éclatement permanent de son camp politique ?

Une histoire jalonnée de ruptures

Peu de dirigeants africains auront vu autant de proches collaborateurs, d’amis politiques et de compagnons de lutte quitter progressivement leur orbite.

Le cas de Anaky Kobéna est révélateur. Co-fondateur du Front populaire ivoirien (FPI) dans les années de clandestinité, il faisait partie de ceux qui ont affronté le parti unique aux côtés de Gbagbo. Pourtant, il finit par quitter cette aventure commune pour créer le Mouvement des forces d’avenir (MFA), conséquence de divergences politiques profondes.

Avec Louis-André Dacoury-Tabley, la rupture fut encore plus symbolique. Ami intime de jeunesse, membre fondateur du FPI, compagnon des années de prison et de lutte, il s’éloigne progressivement après les crises politico-militaires des années 2000. Son rapprochement avec le RDR puis avec la rébellion de Guillaume Soro marque une fracture historique dans le premier cercle gbagboïste.

Le problème Gbagbo, un leadership centralisateur ?

Ces départs répétés ne peuvent être analysés comme de simples coïncidences. Ils révèlent un mode de fonctionnement politique souvent dénoncé par d’anciens proches de Laurent Gbagbo. Notamment la  concentration du pouvoir, la personnalisation excessive du parti et difficulté à accepter des lignes divergentes.

Le parcours de Mamadou Koulibaly illustre parfaitement cette fracture idéologique. Ancien président de l’Assemblée nationale et considéré comme l’un des cerveaux doctrinaux du FPI, Koulibaly reprochait au parti son manque de renouvellement intellectuel et son enfermement dans une logique de fidélité personnelle autour de Gbagbo. Son départ et la création de LIDER ont marqué l’effondrement du socle intellectuel historique du FPI.

Même scénario avec Pascal Affi N’Guessan. Pendant des années, Affi a porté le FPI alors que Laurent Gbagbo était détenu à La Haye. Mais au retour de l’ancien président en 2021, au lieu d’une reconstruction collective, c’est une guerre de leadership qui éclate. Refusant de reconnaître la direction d’Affi, Gbagbo crée finalement le PPA-CI, provoquant une scission majeure de son propre camp politique.

Cette incapacité à organiser une succession ou à partager durablement le leadership constitue l’une des principales critiques adressées à Laurent Gbagbo.

Simone Gbagbo : la rupture la plus symbolique

La séparation avec Simone Gbagbo dépasse le cadre conjugal. Pendant des décennies, elle fut l’une des principales architectes du militantisme du FPI. Ensemble, les époux Gbagbo ont construit un appareil politique puissant, traversé la clandestinité, la prison, l’opposition et le pouvoir.

Pourtant, même cette alliance historique a fini par se briser politiquement. Après leur divorce officiel, Simone Gbagbo crée son propre parti, le Mouvement des générations capables (MGC), affirmant clairement son autonomie politique.

Cette rupture a profondément marqué les militants du FPI, tant le couple Gbagbo incarnait une forme de fusion entre engagement politique et destin personnel.

Charles Blé Goudé, le “fils politique” devenu indépendant

Le refroidissement des relations entre Laurent Gbagbo et Charles Blé Goudé est également riche de sens. Longtemps présenté comme son héritier politique naturel, l’ancien leader des Jeunes patriotes a développé depuis son retour de La Haye une stratégie autonome avec le COJEP.

Là encore, le schéma se répète : proximité forte, fidélité absolue pendant les années de crise, puis éloignement progressif dès qu’émerge une ambition politique indépendante.

Un homme politique incapable de conserver son premier cercle ?

Il serait caricatural de présenter Laurent Gbagbo comme seul responsable de toutes ces ruptures. La politique ivoirienne est traversée depuis trente ans par des alliances mouvantes, des crises armées, des ambitions concurrentes et des repositionnements constants.

Mais un constat demeure difficile à ignorer : presque tous les piliers historiques du «gbagboïsme» ont fini par partir, contester son leadership ou construire leur propre voie politique.

Anaky Kobéna. Dacoury-Tabley. Mamadou Koulibaly. Simone Gbagbo. Affi N’Guessan. Charles Blé Goudé.

À cette liste s’ajoutent des figures comme Alcide Djédjé ou encore Ahoua Don Mello, dont les relations avec le noyau historique du FPI ont parfois reflété les tensions internes du camp gbagboïste.

Cette accumulation de ruptures pose une question politique centrale : Laurent Gbagbo a-t-il réellement construit un parti démocratique capable de survivre au culte du chef, ou un mouvement structuré avant tout autour de sa personne ?

Le paradoxe Gbagbo

Le paradoxe de Laurent Gbagbo est peut-être là. Celui qui a combattu le monopartisme et revendiqué le pluralisme a parfois eu des difficultés à organiser le pluralisme au sein même de sa famille politique.

Son immense charisme a longtemps fédéré des générations de militants. Mais ce même charisme semble aussi avoir empêché l’émergence durable d’autres figures capables d’exister politiquement sans entrer tôt ou tard en conflit avec lui.

L’histoire retiendra probablement Laurent Gbagbo comme une figure majeure de la lutte démocratique ivoirienne. Mais elle retiendra aussi qu’autour de lui, les fidélités politiques se sont presque toujours terminées par des fractures.

Une Tribune de Steven Kwame Obeng
pour #Enquetemedia

PH/DR

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