L’École Ivoirienne sous l’Ère Kandia Camara (2011-2021) /Entre croissance budgétaire record et défis structurels. Où est allé l’argent ?
Lorsque Kandia Camara Kamissoko prend les rênes du ministère au lendemain de la crise post-électorale de 2011, le système éducatif est à genoux. Dix ans plus tard, elle laisse un département dont le budget a franchi la barre historique des 1 000 milliards de FCFA. Retour sur une décennie d’investissements et les controverses qui l’ont accompagnée.
Une trajectoire financière ascendante
Le financement de l’éducation a été le fer de lance de la politique sociale du gouvernement. L’évolution budgétaire annuelle montre un engagement croissant de l’État :
La phase de reconstruction (2011-2013). Le budget passe de 503 milliards de FCFA en 2011 à 733 milliards en 2013. L’urgence est alors à la réhabilitation des infrastructures et au retour des enseignants en ex- zone CNO (Centre-Nord-Ouest).
Le virage de l’école obligatoire (2014-2016). Avec l’adoption de la loi sur l’école obligatoire en 2015, l’enveloppe grimpe de 758 milliards 824 milliards de FCFA. Ces fonds financent le recrutement massif d’instituteurs et la gratuité des kits scolaires.
La consolidation et les collèges de proximité (2017-2019). Le budget atteint 905 milliards de FCFA. C’est l’apogée de la construction des collèges de proximité, destinés à réduire le taux d’abandon après le CM2, notamment chez les jeunes filles.
Le cap des 1 000 milliards (2020-2021). Malgré la pandémie de COVID-19, l’État maintient son effort avec 956 milliards en 2020, pour finir à 1 011,9 milliards de FCFA en 2021, année du départ de la ministre pour les Affaires Étrangères.

Où est allé l’argent ?
L’investissement ne s’est pas limité aux chiffres globaux. Il s’est structuré autour de trois axes majeurs : La masse salariale absorbe environ 80 % du budget total, reflétant le recrutement de plus de 40 000 enseignants sur la période, la construction de plus de 30 000 salles de classe au primaire et de centaines de collèges et le soutien à la scolarisation par la distribution annuelle de millions de kits scolaires et renforcement des cantines scolaires (soutenues par le Programme Alimentaire Mondial).
Malgré cette débauche de moyens, la gestion de Kandia Camara a été la cible de critiques acerbes de la part des syndicats et de la société civile. La critique principale porte sur le ratio « investissement/résultats ». Les rapports du PASEC (Programme d’Analyse des Systèmes Éducatifs) ont régulièrement pointé la baisse du niveau des élèves en lecture et en mathématiques. On a reproché au ministère d’avoir privilégié le « contenant » (les bâtiments) au détriment du « contenu » (la qualité de la formation et l’encadrement).
Le dialogue social a souvent été rompu. Les grèves répétées pour réclamer l’indemnité de logement ou la suppression des cours du mercredi ont conduit à une gestion par la fermeté, notamment des ponctions salariales massives qui ont laissé des traces durables dans le moral du corps enseignant. Dans les zones urbaines comme Abidjan, malgré les budgets colossaux, les classes à 80 ou 100 élèves sont restées une réalité. Le système du « double flux » (une cohorte le matin, une autre l’après-midi) a été critiqué pour la réduction du temps d’apprentissage effectif.
La décennie Kandia Camara restera celle du « gigantisme budgétaire ». Si elle a réussi le pari de l’accès (taux brut de scolarisation en forte hausse), elle a légué à sa successeure, Mariatou Koné, le défi immense de la qualité et de la restauration de la confiance entre la tutelle et les enseignants.
LA REDAC’
Sources et Transparence
L’analyse de ces données repose sur les documents institutionnels suivants :
- Les Lois de Finances (2011-2021) du Ministère du Budget et du Portefeuille de l’État.
- Le Rapport d’État du Système Éducatif National (RESEN), publié avec le soutien de l’UNESCO et de la Banque Mondiale.
- Les Annuaires Statistiques du MENA (Direction de la Stratégie, de la Planification et des Statistiques).
- Rapports d’audit de la Cour des Comptes de Côte d’Ivoire.