Un prix record salué comme historique, un effondrement brutal des cours mondiaux, un rachat public de stocks de 291 milliards de FCFA, puis des plaintes, des gardes à vue et des soupçons. Enquête sur la crise qui secoue la filière café-cacao à la veille d’une nouvelle campagne.
Par Enquête Media le 22 juillet 2026.
I. Un prix historique, une fierté nationale
Le 1er octobre 2025, au Parc des expositions d’Abidjan, le président Alassane Ouattara ouvre la campagne principale de commercialisation du café et du cacao 2025-2026. Il annonce un chiffre qui déclenche l’enthousiasme des planteurs : le prix bord champ du cacao bien fermenté et bien séché est fixé à 2 800 FCFA le kilogramme. Celui du café, à 1 700 FCFA. Un record absolu dans l’histoire du pays.
Un mot d’explication, pour le lecteur qui n’évolue pas dans la filière. Le prix bord champ est le prix garanti que le producteur doit recevoir « au pied de sa plantation », avant tout transport. Il n’est pas laissé au marché : depuis la réforme de 2011, la Côte d’Ivoire applique un mécanisme de stabilisation censé garantir au planteur au moins 60 % du prix dit CAF, Coût, Assurance, Fret. C’est-à-dire du prix international auquel le cacao est vendu, transport et assurance compris. L’État s’engage, en somme, à protéger le revenu paysan des soubresauts de la bourse.
Pour mesurer le saut de 2025, il faut regarder le chemin parcouru : le prix bord champ est passé de 700 FCFA/kg en 2012-2013 à 1 000 FCFA en 2015, 1 500 FCFA en 2023-2024, 1 800 FCFA pour la campagne principale 2024-2025, puis 2 200 FCFA lors de la campagne intermédiaire d’avril à septembre 2025. Les 2 800 FCFA d’octobre représentent donc une hausse d’environ 67 % en deux campagnes, et de 1 000 FCFA sur la seule campagne principale précédente.
Premier producteur mondial avec près de 40 % de l’offre, la Côte d’Ivoire semblait alors récompenser ses paysans comme jamais.
Et pourtant. Quelques semaines plus tard, ce triomphe annoncé allait se muer en l’une des crises les plus tendues qu’ait connues la filière.

II. La bascule
Comment un prix record peut-il devenir un piège ? La réponse tient en un paradoxe cruel du marché mondial.
Dès décembre 2025, les cours internationaux du cacao s’effondrent. La chute dépasse 70 % du prix de la fève. Les grands acheteurs, les multinationales de la transformation qui absorbent à elles seules près de 80 % de la production ivoirienne, suspendent leurs achats, refusant de payer au prix fort un produit dont la valeur boursière vient de fondre. Ce n’est pas un incident isolé. Les contrats à terme négociés sur la bourse ICE, Intercontinental Exchange, avaient déjà donné le ton en reculant fortement plus tôt dans l’année.
Le nœud du problème apparaît alors au grand jour. L’État garantit 2 800 FCFA au producteur. Mais si l’acheteur international, lui, ne veut plus payer ce prix, qui achète ?
Dans les zones de production, les sacs de fèves commencent à s’entasser dans les magasins des coopératives. Des milliers de planteurs se retrouvent avec une récolte invendable, au prix garanti comme à tout autre prix. En quelques semaines, une crise boursière lointaine se transforme en crise sociale bien concrète dans les campagnes ivoiriennes.
III. La riposte : 291 milliards
Face au risque d’asphyxie, l’État sort l’artillerie. Il active son fonds de stabilisation, précisément conçu pour ces moments, et mobilise 291 milliards de FCFA afin de racheter les stocks de cacao restés sur les bras des producteurs. Sur le principe, c’est un sauvetage, de l’argent public engagé pour éviter que la récolte, et le revenu des paysans, ne parte en fumée.
Encore faut-il savoir quels stocks racheter. C’est là qu’intervient un acte décisif : l’inventaire. Du 15 au 18 janvier 2026, le Conseil du Café-Cacao, CCC, l’organe public qui régule la filière, recense les fèves invendues. Le décompte officiel, environ 123 000 tonnes détenues par près de 1 400 coopératives.
Un point mérite d’être posé clairement, car il sera au cœur de toutes les questions ultérieures : le programme n’avait pas vocation à racheter tout le cacao invendu du pays, mais uniquement les stocks identifiés lors de cet inventaire. Entre-temps, quelque 21 000 tonnes ont été acquises par des exportateurs, ramenant le volume effectivement concerné par l’opération à environ 102 000 tonnes.
Autrement dit, l’inventaire n’est pas un détail comptable ; c’est la porte d’entrée du dispositif. Qui figure sur la liste, et qui n’y figure pas, détermine qui touche l’argent public.
Parallèlement, l’effort de l’État se poursuit sur la campagne intermédiaire, ouverte début mars 2026 : le prix garanti y est fixé à 1 200 FCFA/kg. Un recul assumé face à la déroute des cours, mais maintenu au-dessus du niveau qu’aurait donné l’application stricte du mécanisme de stabilisation. Le coût de ce seul arbitrage pour le Trésor : une subvention de 231,247 milliards de FCFA.
Sur le papier, l’intervention est massive et le récit officiel, rassurant. Le CCC rappellera d’ailleurs que, campagne principale comprise, plus de 1,5 million de tonnes ont été payées aux producteurs au prix record de 2 800 FCFA/kg.
Mais un dispositif de rachat public de cette ampleur, monté dans l’urgence, soulève une question simple et redoutable : est-on certain que chaque franc est allé là où il devait aller ?

IV. Le paradoxe du régulateur-acheteur
Pour comprendre pourquoi cette question n’a rien d’anodin, il faut s’arrêter sur une singularité de l’architecture ivoirienne. C’est le point que les organisations paysannes martèlent depuis des mois.
Le CCC est le régulateur de la filière. Il fixe les règles, agrée les coopératives, organise la commercialisation. Mais dans un dispositif de rachat de stocks, l’institution se trouve aussi, directement ou via certaines structures, du côté de l’acheteur.
Or régler et acheter en même temps, c’est cumuler deux rôles que la bonne gouvernance recommande de séparer. « On ne peut pas être juge et partie ». La formule résume l’inquiétude d’une partie du monde agricole, qui estime que cette confusion des casquettes peut profiter à certains acteurs au détriment des planteurs.
Ce n’est pas une accusation en soi, c’est un risque structurel. Quand une même main tient la liste des bénéficiaires, ordonne les paiements et contrôle l’opération, la transparence ne repose plus sur des contre-pouvoirs mais sur la seule probité des personnes. D’où l’exigence, récurrente dans la filière, d’un audit indépendant : non pour présumer une faute, mais pour que la reddition des comptes ne dépende pas de la bonne foi supposée de qui que ce soit.
V. La colère des champs, les plaintes et les arrestations
C’est sur ce terrain miné que la crise a viré à l’affrontement ouvert et judiciaire.
Dès le 24 décembre 2025, à Abidjan, la plateforme ANAPROCI–SYNAPCI tient une conférence de presse pour alerter l’opinion nationale et internationale. Elle dénonce une « crise grave, profonde et sans précédent » de la commercialisation intérieure, affirme que plus de 700 000 tonnes de cacao sont bloquées, met en cause directement la direction générale du CCC, accusée d’avoir échoué à anticiper, réguler et sécuriser la campagne, et réclame le départ immédiat de son directeur général, Yves Brahima Koné. La plateforme visait déjà le système des ventes anticipées et le fameux double rôle régulateur-acheteur.
Le CCC, lui, tient un récit radicalement inverse. Le 14 janvier 2026, son directeur général qualifie les informations de blocage de « désinformation », rappelle le prix historique de la campagne, et met en avant des performances jugées remarquables : environ 70 % de la production évacuée vers les ports en trois mois et plus de 2 800 milliards de FCFA déjà versés aux producteurs. Deux lectures d’une même réalité s’affrontent : d’un côté des champs qui étouffent, de l’autre des chiffres qui rassurent.
Puis l’affaire se durcit d’un cran. Sur plainte du directeur général du CCC pour diffamation et dénonciation calomnieuse, deux figures majeures du monde paysan, Kanga Koffi, président de l’ANAPROCI, et Koné Moussa, président du SYNAP-CI, sont placés en garde à vue le 2 février 2026, avant d’être présentés au procureur et libérés le 4 février.
Le grief du plaignant : leurs déclarations sur la mévente auraient été mensongères et auraient contribué à faire chuter les cours mondiaux d’environ 30 %. La défense des syndicalistes rétorque qu’ils se sont bornés à signaler des blocages bien réels sur le terrain, corroborés par des enquêtes de presse et par plusieurs responsables agricoles.
À noter, car cela complique le tableau. Plusieurs sources de la filière décrivent, en creux, un bras de fer dont le directeur général serait la cible, en raison de sa volonté affichée de privilégier les sociétés nationales dans l’achat du cacao, conformément à la ligne présidentielle. Selon cette lecture, une partie de l’offensive contre lui relèverait autant de la bataille d’intérêts que du souci des planteurs. Prédation réelle ou campagne instrumentalisée ? A ce stade, les deux hypothèses coexistent, et aucune n’est tranchée.

VI. Le palier suivant : un rapport confidentiel
C’est ici que l’enquête bute sur un document dont il faut manier chaque ligne avec précaution.
Un rapport confidentiel circule, dont notre rédaction n’a pu authentifier l’origine de façon indépendante. Il n’énonce pas des conclusions de justice, mais des hypothèses et des objectifs d’investigation : ce que des enquêteurs chercheraient à établir, et non ce qui serait prouvé. Cette nuance n’est pas rhétorique. Elle sépare une piste d’une culpabilité.
Selon ce document, le mécanisme de rachat des stocks aurait été dévoyé. Il évoque l’intervention de sociétés privées devenues intermédiaires incontournables du déstockage, dont l’une, SITAPA SARL, et une autre, Transcao, qui n’apparaissait pas dans l’inventaire initial du CCC mais aurait néanmoins bénéficié des paiements. Il décrit un système de procurations spéciales transférant les pouvoirs bancaires de coopératives, présentées comme fictives, à ces intermédiaires et à quelques mandataires.
Il fait état d’une ponction rétroactive qui aurait été imposée à des exportateurs sur leurs connaissements, le document de transport maritime attestant la prise en charge de la cargaison, pouvant atteindre, d’après le rapport, 1 200 FCFA par kilo. Il mentionne enfin un criblage des personnes citées au regard des listes de sanctions internationales, OFAC américaine, Union européenne, ONU, et met en cause, par voie d’allégation, la direction du CCC dans la captation d’une part importante des décaissements.
Ces éléments sont graves. Ils doivent, précisément pour cette raison, être tenus à distance tant qu’ils ne sont pas corroborés. Nous les rapportons au conditionnel, comme le contenu allégué d’un document non vérifié, et nous prenons trois précautions explicites :
- Aucune charge judiciaire n’a, à ce jour, été rendue publique sur ces allégations précises.
- Toutes les personnes visées, publiques comme privées, bénéficient de la présomption d’innocence.
- Nous ne publions pas les noms des tiers privés cités dans ce document non authentifié, ni les données personnelles, numéros, identifiants, qu’il contient, faute de pouvoir en établir la fiabilité et par respect des droits de personnes qui ne font, à ce jour, l’objet d’aucune poursuite.

VII. Ce que répond le CCC — et les questions qui restent
Sollicité, le Conseil du Café-Cacao a, tout au long de la crise, contesté publiquement les récits de blocage et de mauvaise gestion, invoquant la désinformation, le prix record consenti aux producteurs et les volumes évacués. Son directeur général, Yves Brahima Koné, toujours en fonction à la mi-2026, n’a fait l’objet, sur les faits décrits par le document confidentiel, d’aucune inculpation ni condamnation.
Une plainte antérieure de la Coordination nationale du monde agricole, CNMA-CI, déposée fin 2024 et rendue publique en février 2025, articulait déjà quatre chefs d’accusation et réclamait un audit des fonds destinés aux producteurs. Elle demeure, elle aussi, au stade des accusations.
Reste alors l’essentiel, que ni les communiqués rassurants ni les documents anonymes ne suffisent à établir : la vérité des flux. Un rachat public de 291 milliards de FCFA, monté dans l’urgence autour d’un inventaire de quelque 102 000 tonnes effectivement concernées, laisse forcément une trace. Dans les listes de bénéficiaires, dans les ordres de paiement, dans les extraits bancaires.
Ces traces existent, elles sont vérifiables, et seule leur mise à plat par un audit indépendant pourra départager les deux récits qui s’affrontent depuis des mois : celui d’un sauvetage public réussi, et celui d’un mécanisme d’entraide détourné.
L’enjeu n’est plus seulement comptable. À la veille de l’ouverture d’une nouvelle campagne, c’est la confiance de centaines de milliers de planteurs dans l’institution censée les protéger qui est suspendue à cette clarification. Les questions, elles, sont désormais posées. Les réponses, attendues.
LA REDAC’
PS: Cet article distingue rigoureusement les faits établis et sourcés, prix, volumes, décisions publiques, plaintes déposées, procédures judiciaires, des allégations non vérifiées issues d’un document confidentiel non authentifié, rapportées au conditionnel et sous réserve de la présomption d’innocence. Un droit de réponse est réservé à toutes les personnes et institutions mises en cause.