Longtemps considérée comme une activité agricole secondaire, l’aviculture est devenue l’un des piliers de l’économie agricole ivoirienne. En quinze ans, la filière a connu une transformation spectaculaire, portée par des investissements privés massifs, une meilleure structuration des professionnels et des politiques publiques favorables. Aujourd’hui, elle constitue un secteur stratégique pour la sécurité alimentaire, la création d’emplois et la souveraineté économique du pays.
Les chiffres témoignent de cette ascension. Présentés lors de la 10ᵉ édition des Journées nationales de l’aviculture (JNA 2026), ils montrent que la production nationale de viande de volaille est passée d’environ 23 000 tonnes en 2010 à plus de 114 000 tonnes en 2024, soit une hausse de près de 400 %. Dans le même temps, la production d’œufs a pratiquement doublé, atteignant 1,3 milliard d’unités par an, contre près de 695 millions quinze ans auparavant.
Cette progression traduit une véritable mutation industrielle. Aujourd’hui, la filière représente un chiffre d’affaires supérieur à 450 milliards de FCFA et fait vivre près de 320 000 personnes. Des producteurs aux fabricants d’aliments, en passant par les accouveurs, les vétérinaires, les transporteurs, les commerçants et les distributeurs, toute une chaîne de valeur s’est progressivement développée autour de l’élevage avicole.
Au-delà de son poids économique, la filière joue désormais un rôle essentiel dans la souveraineté alimentaire de la Côte d’Ivoire. Selon les autorités, la production nationale couvre 95 à 98 % des besoins du pays en viande de volaille, tandis que les besoins en œufs de consommation sont désormais entièrement satisfaits par la production locale. Une performance qui réduit considérablement les importations de protéines animales et renforce la résilience alimentaire du pays.
Cette réussite est le fruit d’une politique volontariste menée depuis plusieurs années. La Politique nationale de développement de l’élevage, de la pêche et de l’aquaculture (PONADEPA), associée aux investissements des opérateurs privés, a permis de moderniser les élevages, de renforcer la production d’aliments pour animaux, d’améliorer les performances zootechniques et d’accroître les capacités de transformation.
Une croissance fragilisée par la hausse des coûts
Mais derrière cette dynamique se cachent des fragilités qui inquiètent les professionnels. La première concerne le coût de l’alimentation animale, qui représente entre 60 % et 70 % du coût de production d’un poulet. Or, les prix du maïs et du soja, principales matières premières utilisées dans la fabrication des aliments, demeurent particulièrement volatils.
À cette contrainte structurelle s’est ajoutée une question fiscale devenue particulièrement sensible. L’annexe fiscale de la loi de finances 2026 prévoyait initialement l’application d’une TVA de 18 % sur les aliments destinés aux volailles. Une mesure immédiatement dénoncée par les professionnels, qui estimaient qu’elle entraînerait une hausse mécanique du coût de production, puis des prix du poulet et des œufs.

Face à cette perspective, l’ensemble de la profession s’est mobilisé. L’Interprofession avicole ivoirienne (IPRAVI), INTERAVI, l’Association nationale des aviculteurs modestes de Côte d’Ivoire (ANAM-CI) et plusieurs organisations professionnelles ont multiplié les démarches auprès des autorités pour obtenir le retrait de cette disposition.
Le gouvernement a finalement suspendu l’application de cette TVA afin d’engager de nouvelles concertations. Les discussions ont ensuite abouti à un aménagement du dispositif fiscal avec l’instauration d’un taux réduit de 9 % sur les aliments pour animaux.
Pour les acteurs de la filière, cette évolution constitue certes une avancée par rapport au projet initial, mais elle demeure insuffisante. Ils continuent de réclamer une exonération complète, estimant que les aliments pour volailles constituent un intrant stratégique au même titre que les semences ou les engrais agricoles. Selon eux, maintenir une taxation, même réduite, freine les investissements, affaiblit la compétitivité des élevages et renchérit le coût des protéines animales pour les consommateurs.
Un secteur qui défend également son marché
Ce n’est pas la première fois que la filière se mobilise pour préserver ses acquis. Déjà en 2011, les professionnels avaient vivement contesté la volonté du ministre des Ressources animales de l’époque, Kobenan Kouassi Adjoumani, d’assouplir les mesures de protection appliquées aux importations de volailles congelées.
Les éleveurs craignaient alors qu’une ouverture du marché aux produits importés, souvent vendus à des prix très compétitifs, ne compromette les investissements réalisés depuis plusieurs années et ne provoque la disparition de nombreuses exploitations locales. Cette mobilisation avait marqué un tournant dans l’organisation de la profession, qui s’était imposée comme un interlocuteur incontournable des pouvoirs publics.
Aujourd’hui encore, les organisations professionnelles défendent le maintien d’une protection commerciale raisonnable afin de permettre à la production nationale de poursuivre son développement face à une concurrence internationale particulièrement agressive.
Défis sanitaires, financiers et pari de la compétitivité
Au-delà des questions fiscales et commerciales, la filière doit également relever plusieurs défis majeurs. Le renforcement de la biosécurité demeure indispensable pour prévenir les maladies aviaires, tandis que l’accès au financement reste une préoccupation récurrente, notamment pour les petits et moyens producteurs souhaitant moderniser leurs exploitations. L’amélioration des infrastructures de transformation, de stockage et de distribution constitue également un enjeu déterminant pour accompagner la croissance du secteur.
Conscient de ces défis, le gouvernement a lancé le programme ProAvicole, doté d’environ 48 milliards de FCFA, afin de renforcer la compétitivité de l’ensemble de la chaîne de valeur. Ce programme vise notamment à soutenir les investissements, améliorer la transformation locale, développer les infrastructures et renforcer la commercialisation.
L’ambition est claire : consolider les acquis, accroître davantage la production nationale et faire de la Côte d’Ivoire un véritable hub de l’aviculture en Afrique de l’Ouest.
Si les résultats obtenus démontrent la capacité du pays à bâtir une filière performante, les professionnels rappellent qu’une compétitivité durable passera nécessairement par un environnement fiscal adapté, un accès facilité aux intrants et aux financements, ainsi qu’un dialogue permanent entre les pouvoirs publics et les acteurs du secteur.
L’histoire récente de l’aviculture ivoirienne montre qu’au-delà des chiffres, cette filière est devenue un véritable enjeu de politique économique. Entre souveraineté alimentaire, création d’emplois et lutte contre la vie chère, son développement apparaît aujourd’hui comme l’un des leviers majeurs de la transformation agricole de la Côte d’Ivoire.
ALI TOURE pour @enquetemedia