Une fronde inédite menée par quatre adjoints au maire fragilise l’exécutif de la deuxième ville portuaire du pays. Malgré des saisines en cascade auprès des plus hautes institutions de l’État, l’exécutif ivoirien temporise, soucieux de préserver l’image du parti présidentiel et d’éviter un faux pas vis-à-vis du GAFI.
C’est une crise de gouvernance majeure qui paralyse depuis janvier la municipalité de San Pedro, l’un des poumons économiques et stratégiques les plus importants de la Côte d’Ivoire. Selon nos informations, une coalition de quatre adjoints au maire – et non des moindres, puisqu’il s’agit des 1er, 2e, 4e et 5e adjoints – est entrée en « rébellion ouverte» contre la maire, Cissé Nakaridja. Au cœur de la discorde : de lourdes accusations de détournements de fonds publics et des pratiques de favoritisme présumées au sein de l’administration communale.
Les institutions étatiques sous pression
Soucieux de contourner l’inertie locale, les frondeurs ont orchestré une offensive administrative de grande envergure. Selon des documents consultés par Enquetemedia, des courriers circonstanciés détaillant les irrégularités budgétaires présumées ont été officiellement déposés auprès d’un impressionnant réseau d’institutions étatiques et d’organes de contrôle à Abidjan :
La Préfecture de Région (tutelle administrative directe de San Pedro) ;
La Direction Générale du Trésor et de la Comptabilité Publique (DGTCP) ;
La Direction générale de la décentralisation et du développement local (DGDDL) ;
Le Ministère de l’Intérieur et de la Sécurité ;
La Primature (services du Premier ministre) ;
La Haute Autorité pour la Bonne Gouvernance (HABG).
Plus sensible encore, la note a également été transmise à l’Unité de lutte contre la criminalité transnationale (UCT), confirmant que les griefs portent sur des mouvements de capitaux suspects.
Si les adjoints frondeurs ont déjà été reçus à trois reprises par les services de la décentralisation, la haute administration hésite à diligenter des investigations de terrain formelles afin de confirmer ou d’infirmer les allégations de malversation, avant que le Trésor public ne commence à s’en mêler discrètement.
Conflits d’intérêts et passe-droits municipaux
Au-delà des flux financiers, les contestataires pointent du doigt une gestion clientéliste des ressources humaines de la mairie. Des conseillers municipaux y seraient illégalement recrutés en tant qu’agents permanents ou contractuels depuis plusieurs années, en violation directe des règles de cumul de mandats et des statuts des collectivités locales.
Le climat de tension a franchi un cap hautement symbolique dans la cité portuaire. Le véhicule de fonction de l’un des élus frondeurs a été remorqué de force jusque dans la cour de la préfecture, sous les yeux des usagers. Une humiliation publique perçue par les observateurs locaux comme une tentative d’intimidation orchestrée au sein même du sanctuaire représentant l’autorité de l’État et garant du respect des lois.

L’ombre du GAFI et le calcul politique du RHDP
Cette inertie au sommet de l’État s’explique principalement par des arbitrages politiques délicats. Élue sous une bannière indépendante en septembre 2023 avant de se rapprocher de la direction du parti au pouvoir, Cissé Nakaridja évolue sous la protection implicite du Rassemblement des houphouëtistes pour la démocratie et la paix (RHDP). L’état-major du parti redoute qu’un déballage public ne fragilise une commune jugée électoralement et économiquement cruciale.
Cependant, ce statu quo comporte un risque international majeur pour la présidence de Alassane Ouattara. La Côte d’Ivoire s’est engagée dans un processus intensif pour sortir définitivement de la « liste grise » du Groupe d’action financière (GAFI) concernant le blanchiment de capitaux.
Pour Abidjan, qui s’efforce d’afficher une tolérance zéro face à la corruption pour rassurer les bailleurs de fonds internationaux, l’étouffement d’un tel scandale financier ferait désordre.
Enquête média dispose de « preuves documentaires irréfutables », et compte bien distiller progressivement ces éléments pour pousser la conscience collective et l’opinion publique à contraindre les autorités à faire toute la lumière.
@enquetemedia