Comment la galaxie Carré d’Or a pris pied sur les remblais de la lagune Ébrié
Alors que le gouvernement ivoirien affiche une volonté de fermeté contre l’urbanisme sauvage, l’analyse des titres fonciers délivrés sur la lagune Ébrié révèle une fracture entre les textes et les pratiques. Au cœur du dossier : 12,5 hectares de remblais illégaux valorisés à 125 milliards de francs CFA, impliquant des caciques du secteur privé.
Une métamorphose satellite accablante
Selon les informations recueillies par Enquête Media, le site de M’Pouto, autrefois zone de cultures maraîchères artisanales, a subi une transformation radicale en un temps record. Des images satellites consultées par nos soins datées du 5 avril 2020 montrent encore une rive naturelle et irrégulière. Sept mois plus tard, au 16 novembre 2020, la zone verte a totalement disparu au profit d’une vaste étendue de terre battue et de gravats.
Ce remblayage massif, marqué par l’avancée de la terre sur le domaine public maritime, constitue une violation frontale du décret n° 2019-591 du 3 juillet 2019. Ce texte, paraphé par le président Alassane Ouattara, interdit pourtant formellement tout remblayage des rivages lagunaires afin de préserver l’écosystème de la métropole abidjanaise.


Le « blanchiment » par l’ACD
Le cœur du scandale ne réside pas seulement dans le désastre écologique, mais dans la sécurisation juridique de ces parcelles. Pour transformer ce qui est légalement inaliénable (le domaine public) en actifs immobiliers de luxe, le ministère de la Construction a délivré une série d’Arrêtés de Concession Définitive (ACD).
Selon nos sources, plusieurs de ces titres ont été émis au profit de la SCI Delta Golf et de l’homme d’affaires Émile Abi-Aad, par ailleurs directeur général adjoint du puissant groupe Carré d’Or. Le paradoxe est temporel. Alors que le décret d’interdiction date de 2019, la majorité des ACD incriminés ont été signés entre 2023 et 2025, sanctuarisant ainsi une infraction constatée dès 2020.


Bruno Koné, ministre de la construction d’alors, face à ses contradictions
Cette affaire fragilise le ministère de la Construction, du Logement et de l’Urbanisme. Bruno Koné, alors ministre de la Construction, a pourtant multiplié les sorties médiatiques pour « jurer » qu’aucun document foncier n’avait été délivré sur des zones de remblais ou sur le domaine public. L’existence de ces ACD vient contredire cette ligne de défense.
À Abidjan, les observateurs s’interrogent sur le poids des réseaux d’affaires dans l’obtention de ces dérogations de fait. Avec un foncier estimé à 12,5 hectare (soit un pactole global de 125 milliards de FCFA), l’enjeu financier outrepasse largement les considérations environnementales.
Un test pour la « signature » présidentielle
L’affaire M’Pouto pose une question de fond sur l’autorité de l’État. Comment un décret signé par le chef de l’État peut-il être ignoré par ses propres services moins d’un an après sa promulgation ? Alors que la pression monte sur la gestion du littoral, le silence des ministères impliqués face à ces preuves satellites et documentaires pourrait devenir politiquement coûteux pour le « champion » du développement urbain qu’entend être Alassane Ouattara.
Source : @enquetemedia 01/04/2026
contact@enquetemedia.info
PS : Informations Générales
Numéro de l’Arrêté : n° 24-04289/MCLU/DGUF/DDU/COD-AE3/AT/KK.
Date de signature : 23 mai 2024 .
Autorité signataire : Bruno Nabagné KONE, Ministre de la Construction, du Logement et de l’Urbanisme.
Le Bénéficiaire et le Terrain
Bénéficiaire : Monsieur ABI AAD EMILE.
Localisation : Lotissement « M’POUTO VILLAGE », Commune de COCODY.
Désignation : Lot n° 830 de l’îlot n° 76.
Superficie : 1 000 m².
Titre Foncier : n° 211.211 de la circonscription foncière de la RIVIERA.