Enquête. Derrière la vitrine du prix garanti annoncé chaque 1er octobre, plusieurs sources concordantes décrivent un système de commercialisation fragilisé par des failles structurelles. Décotes au bord champ, rétentions de stocks, documents d’exportation soupçonnés d’instrumentalisation : plongée dans les circuits de financement de la fève. Premier volet d’une série.

Volet I — Le prix garanti à l’épreuve des circuits informels
Chaque 1er octobre, à l’ouverture de la campagne principale, l’annonce du prix bord champ — arbitrée par la présidence et portée par la direction générale du Conseil du Café-Cacao (CCC) — est mise en scène comme un temps fort politique à destination du monde rural.
Mais, selon nos informations, cet affichage de fermeté tarifaire se heurterait, dès les premières semaines, à la réalité des circuits de financement informels de l’intérieur du pays.
Deux étages à ne pas confondre
Le dispositif du CCC repose sur deux mécanismes distincts qu’il importe de ne pas mélanger.
D’un côté, le fonds de réserve est censé amortir les fluctuations des cours mondiaux cotés à Londres et à New York. De l’autre, le prix minimum garanti au producteur — le prix « bord champ » — fixe le plancher que tout acheteur agréé est tenu de respecter à l’achat de la fève. S’y ajoute le Différentiel de Revenu Décent (DRD), prime destinée à soutenir le revenu paysan.
C’est au second étage — le prix bord champ — que se joueraient les principales dérives décrites par nos sources. Sur le papier, le CCC dispose pourtant d’un arsenal pour le sanctuariser : réseau de délégations régionales, brigades de contrôle dotées d’un pouvoir de sanction administrative, retrait d’agrément.
Le marché gris de bord champ
Ce dispositif s’avérerait poreux dès la fin du premier mois de collecte. Lorsque des goulets d’étranglement logistiques apparaissent dans les ports de San-Pédro et d’Abidjan, ou lors de replis sur les marchés à terme, le contrôle se grippe — faute, notamment, de liquidités suffisantes pour l’achat, une difficulté que des organisations de producteurs ont publiquement dénoncée durant la campagne 2025-2026.
Faute d’une bancarisation réelle des zones de production — notamment dans le Haut-Sassandra et la Marahoué —, les pisteurs tireraient parti du besoin immédiat de trésorerie des coopératives et des producteurs isolés.
Selon des sources concordantes au sein de la filière, deux mécanismes se conjugueraient :
La décote systémique. Des acheteurs imposeraient des décotes informelles de l’ordre de 100 à 300 FCFA par kilogramme sous le prix officiel, justifiées par de prétendus défauts de qualité (taux d’humidité, grainage) ou par l’état des pistes de collecte.
La rétention de stocks. À l’autre bout de la chaîne, des intermédiaires organiseraient des rétentions dans leurs magasins régionaux afin de créer une rareté artificielle et de peser sur les grands exportateurs.
Pour éviter des pénalités de défaut de livraison sur leurs contrats internationaux, certains négociants accepteraient alors de consentir des sur-paiements à des syndicats d’acheteurs de façade — le miroir exact de la décote imposée, en amont, aux producteurs.
Ce système à double détente neutraliserait l’efficacité des décisions de stabilisation et d’achat obligatoire, plaçant le régulateur en arbitrage permanent entre préservation de la paix sociale rurale et intérêts des réseaux de collecte connectés aux cercles d’influence locaux.
La position du Conseil
Interrogé publiquement sur les tensions de la campagne 2025-2026, le Conseil du Café-Cacao a démenti toute information faisant état d’un blocage de la commercialisation, qualifiant certaines de ces allégations de désinformation, et assuré que l’intégralité de la production ivoirienne serait achetée au prix garanti.
Le CCC, sa direction générale et l’ensemble des structures et personnes qui pourraient être concernées par la présente série disposent d’un droit de réponse.

À suivre — l’agenda de l’enquête
Les volets suivants, en cours de vérification et de recoupement, exploreront :
Volet II — Les délégations régionales. Comment des prélèvements de bord champ alimenteraient des caisses d’incitation locales, et avec quels effets présumés sur les procédures administratives et judiciaires.
Volet III — La chaîne documentaire d’exportation. Le rôle du système d’information de gestion du Conseil et les soupçons d’instrumentalisation de documents administratifs — dont les connaissements — aux terminaux d’exportation.
Volet IV — Les coopératives « boîtes aux lettres ». Enquête sur d’éventuelles structures fictives susceptibles de capter primes, subventions et différentiels de fin de campagne.
Volets V & VI — Les ventes de gré à gré. Examen des attributions spot lors des flambées de cours mondiaux, au regard des procédures d’adjudication.
Volet VII — Bénéficiaires et connexions. Cartographie, par l’analyse des bénéficiaires effectifs, des titulaires de grands contrats internationaux de commercialisation.
Cette série repose sur des documents et des témoignages recoupés. Les mécanismes décrits renvoient à des pratiques imputées à des acteurs des circuits de collecte et de négoce ; ils ne préjugent ni de la responsabilité individuelle de dirigeants nommément cités dans leurs fonctions officielles, ni des conclusions d’éventuelles procédures.
Toute personne ou structure mentionnée dispose d’un droit de réponse, que la rédaction s’engage à publier.
La REDAC’