Népotisme systémique, régies parallèles, subventions détournées et l’incroyable scandale de la « niveleuse maquillée » : plongée au cœur d’une gestion municipale hors de contrôle. Confrontée à nos preuves, l’édile s’enferme dans un mutisme absolu.
C’est un dossier d’intérêt public majeur qui ébranle les fondations administratives, financières et techniques de la deuxième ville portuaire de Côte d’Ivoire. Depuis plusieurs mois, la rédaction de Enquête Média a infiltré les rouages les plus secrets de la commune de San Pedro. Les documents, rapports internes et témoignages exclusifs que nous avons rassemblés dessinent un tableau particulièrement sombre : rupture brutale du dialogue institutionnel, recours abusifs à la police municipale pour faire pression sur les voix dissidentes, et alertes formelles transmises en haut lieu, notamment à la Direction Générale de la Décentralisation et du Développement Local (DGDDL) ainsi qu’au Ministère de l’Intérieur et de la Sécurité.
Fidèle aux exigences d’une information rigoureuse et au respect absolu du principe du contradictoire, notre rédaction a formalisé ses découvertes dans deux courriers officiels de demande de réaction, adressés personnellement à Madame le Maire, Nakaridja Cissé les 17 et 29 juin 2026.
À l’heure où nous publions ces lignes, l’autorité municipale a choisi le mutisme. Aucune réponse, aucun justificatif, aucune explication n’ont été fournis. Ce silence assourdissant face à des soupçons de malversations chiffrées à des centaines de millions de francs CFA vaut presque aveu.
Le petit arrangement familial en guise de politique de recrutement
Le premier volet de notre enquête lève le voile sur une déstructuration profonde des ressources humaines de la commune. À San Pedro, les règles d’accès à l’emploi public semblent avoir été supplantées par les liens du sang et le clientélisme politique, au mépris des validations obligatoires par les organes délibérants.
Tout d’abord, nos investigations révèlent une anomalie statutaire majeure concernant des élues doublement rémunérées. Mesdames Tuo Tchawa, en qualité de comptable, et Nidanga Mariam, en tant qu’agent transcripteur, sont toutes deux élues conseillères municipales. Pourtant, elles émargent simultanément comme salariées de la mairie depuis deux ans. Ce cumul d’attributions illégal bafoue les règles élémentaires de la fonction publique territoriale.
Par ailleurs, l’organigramme de certains services clés ressemble désormais à un arbre généalogique, installant le clan Doumbia-Keita au cœur de l’institution. Madame le Maire a personnellement recruté son frère biologique, Ibrahima Doumbia, au poste de comptable avec un salaire de 350 000 F CFA. Pour compléter le tableau, l’épouse de ce dernier, Mme Bakayoko Ami, a été intégrée comme planton, tandis qu’un autre frère de l’édile, Vakaba Keita, a été parachuté au poste de superviseur.
Des cas de salaires occultes et d’intégrations clandestines. Nos sources au sein des services financiers pointent que les agents Affousiata Soumahoro, Armata Diarrassouba, Kouadio Léon, Sylla Mory et Koné Ouata sont maintenus en activité alors même que leurs rémunérations ont été sorties des circuits transparents du Trésor public. Parallèlement, une vague de recrutements incluant notamment Diabagate Ladji Mema, Traoré Awa, Diabate Adama, Cheick Mohamed Doumbia, Ahizi Carène, Goua Pacome Dan et Barakissa Kamagate, a été opérée en parfaite discrétion, sans aucune délibération préalable du conseil municipal.
Un milliard en carburant et 160 millions évaporés en 24 heures
Derrière les discours officiels sur le développement local, les caisses de la commune de San Pedro subissent des hémorragies financières critiques. L’analyse des mouvements de fonds revèle des volumes de dépenses qui défient toute logique comptable.
Concernant le business opaque des infrastructures du Programme d’Appui au Développement des Communes Intérieures (PIDUCAS), le flou est total. Finis pour dynamiser l’économie locale, les sites majeurs de la ville — l’aire de stationnement des gros camions, l’allocodrome du Bardot, le centre culturel, l’espace ROTARY et la place ADO — génèrent quotidiennement d’importantes recettes en espèces. Mais le circuit de transmission et de reversement de cette manne financière publique est totalement dissimulé. Contre toute orthodoxie financière, la gestion directe de cette collecte a été confiée à une proche de la Maire, Tuo Tchawa. Plus grave encore, la municipalité a choisi d’ignorer les injonctions de la mission d’assistance conseil du Directeur Territorial des Entrepôts et Transports (DTEF) de mai 2025, qui exigeait la dissolution immédiate de toutes les régies parallèles non conformes.
Deux anomalies financières majeures interpellent particulièrement les auditeurs. D’un côté, les documents comptables consultés par notre rédaction font ressortir le mystère de la seule journée du 23 septembre 2024. En l’espace de 24 heures, la mairie de San Pedro a engagé et décaissé la somme de 160 090 000 F CFA. L’objet de la dépense et les pièces justificatives réglementaires ont mystérieusement disparu des archives. De l’autre côté, l’analyse révèle le gouffre des cartes de carburant. Sur deux exercices budgétaires, la consommation de carburant de la commune s’élève à près d’un milliard de F CFA, répartis en 400 millions pour 2024 et 600 millions pour 2025. Pour une flotte municipale de taille moyenne, un tel volume est techniquement injustifiable et trahit l’absence de mécanismes de contrôle.
Le pick-up du projet PIDUCAS volatilisé
Le patrimoine roulant de la commune subit lui aussi de curieuses soustractions. Nos investigations se sont concentrées sur le sort d’un véhicule de type pick-up double cabine de marque Mitsubishi, immatriculé 2140 LE 01, acquis dans le cadre du projet d’infrastructure PIDUCAS.

Ce véhicule de grande valeur est sorti des inventaires de la mairie sans qu’aucun acte administratif officiel ou délibération n’ait autorisé sa cession. Qui conduit aujourd’hui ce véhicule public ? À quel prix a-t-il été bradé ? Là encore, le cabinet de la Maire a opposé un silence de plomb, refusant de lever le voile sur l’identité du bénéficiaire de cette opération.
Marchés publics : Un club très restreint d’entreprises amies
L’analyse de la commande publique à San Pedro révèle une concentration des marchés qui s’apparente à un déni de concurrence. Six entreprises raflent systématiquement les appels d’offres les plus lucratifs : Agilis Trade Service, Ladanya et Cie SARL, Meridiem Commerce, Société Arc en Ciel, Entreprise 2AS Prestation et Stars Services and Building.
Selon plusieurs opérateurs économiques de la région, les gérants de ces structures gravitent tous dans le premier cercle intime de l’entourage de Madame le Maire. En refusant de nous communiquer les procès-verbaux d’attribution et les preuves de mise en concurrence, la municipalité conforte le soupçon de conflits d’intérêts majeurs et de favoritisme systémique.
La politique de la terreur administrative
En interne, la contestation sociale est matée par l’asphyxie financière. Plusieurs élus municipaux ayant osé interroger ces pratiques font actuellement l’objet de mesures de rétorsion brutales, se traduisant par le blocage pur et simple ou la suspension de leurs « gratifications ».
Notre enquête confirme qu’aucune procédure disciplinaire formelle n’a été respectée et qu’aucune base légale ne motive ces sanctions restrictives. Ces pratiques s’apparentent à de véritables outils de pression pour imposer l’omertà au sein du personnel et museler toute forme de transparence interne.
Subventions « Actions » : Quand l’argent des démunis s’évapore
L’examen du volet social du budget communal sur la période 2024-2025 met en évidence un système de ponctions systématiques. Les subventions votées sur le papier fondent comme neige au soleil avant d’atteindre leurs destinataires réels, tandis que les structures liées à la direction de la mairie reçoivent de larges faveurs.
Un conflit d’intérêts flagrant apparaît concernant la Maternité Dominique Ouattara. Cet établissement bénéficie de subventions et de prêts municipaux cumulés, incluant une enveloppe de 25 000 000 F CFA en 2025 partagée avec la maternité Henriette Bédié. Or, Madame le Maire assume elle-même la direction de cette structure, ce qui constitue une violation directe des règles de gestion des collectivités locales.
Pendant ce temps, les fonds destinés aux populations vulnérables subissent de lourdes retentions de fonds. L’Association des personnes handicapées de San Pedro n’a perçu que 5 millions de F CFA sur les 20 millions décaissés en 2024, et seulement 5 millions sur les 15 millions prévus en 2025. Ce sont ainsi 25 millions de francs CFA qui se sont volatilisés. Le même constat frappe l’Union de la jeunesse communale, qui n’a reçu que 3 millions de francs CFA sur les 10 millions officiellement décaissés par la collectivité.
Enfin, la traçabilité est totalement inexistante pour de nombreuses autres enveloppes budgétaires. Le cabinet n’a fourni aucune preuve du versement effectif des subventions votées pour le Comité de lutte pour la salubrité à hauteur de 10 millions, pour la Faitière des ONG à hauteur de 5 millions, et pour l’Union des femmes pour un montant de 30 millions. Les 30 millions de francs CFA alloués à l’achat de matériel didactique souffrent du même manque absolu de justificatifs de livraison.
L’incroyable affaire de la « niveleuse maquillée »
Le summum de la fraude présumée est atteint dans le budget d’investissement 2025. Alors que l’achat de motos et tricycles pour un montant de 15 000 000 F CFA est resté lettre morte sans que l’argent ne soit réalloué de manière traçable, c’est l’acquisition de la nouvelle niveleuse de la ville qui suscite l’indignation des techniciens municipaux.

La mairie a officiellement décaissé la somme de 150 000 000 F CFA auprès de la structure Manutention Africaine pour l’achat d’un engin lourd de chantier flambant neuf. Nos investigations, appuyées par des rapports techniques, révèlent qu’il s’agit en réalité d’une arnaque. La commune a réceptionné un matériel d’occasion de seconde main, grossièrement dissimulé sous une couche de peinture neuve. Aujourd’hui, la « niveleuse maquillée » enchaîne les pannes lourdes et demeure immobilisée, paralysant les chantiers de voirie. Le procès-verbal de réception technique reste introuvable, suggérant des complicités internes au plus haut niveau.

Dans le même registre, le doute le plus total plane sur les infrastructures de la ville. Aucune preuve n’a été fournie sur l’exécution réelle des travaux de la salle d’archives de la Mairie, payée elle aussi 29 000 000 F CFA.

L’omertà municipale comme seul bouclier
Face à cette accumulation de faits précis, documentés et d’une extrême gravité, qui portent directement préjudice aux contribuables de San Pedro, la rédaction de Enquête Média a scrupuleusement offert à la municipalité l’occasion de s’expliquer.
En choisissant délibérément de s’enfermer dans le mutisme et le mépris, Madame le Maire et son équipe valident, par leur silence, la pertinence de nos révélations. Les citoyens de San Pedro apprécieront cette méthode de gouvernance à huis clos, à des années-lumière des promesses de transparence et de moralisation de la vie publique. La justice et les autorités de tutelle sauront, elles aussi, tirer les conclusions de ce dossier accablant. (SUITE)
Enquête Media (10 juillet 2026)