L’image se voulait symbolique de l’action publique, elle est finalement symptomatique d’une faillite stratégique nationale. Récemment, la Mairie de Cocody, dirigée par Jean-Marc Yacé, a procédé en grande pompe à la remise de deux véhicules d’intervention flambant neufs à la police du 35ème arrondissement. Un geste de soutien logistique louable pour la sécurité urbaine dans cette commune huppée d’Abidjan. Pourtant, un détail économique majeur vient ternir ce tableau : les véhicules choisis sont des pick-up Hunter de la marque chinoise Changan Automobile, importés clés en main.
Au même moment, dans la zone industrielle de Yopougon, le constructeur automobile ivoirien Pkandji dispose pourtant de la capacité technique et logistique pour honorer une commande de cette envergure – deux unités. Le choix d’une municipalité d’orienter les fonds publics vers un géant étatique asiatique n’est pas un incident isolé. Il s’agit de la démonstration éclatante d’un manque de volonté politique systémique qui rend strictement impossible la création de champions industriels nationaux en Côte d’Ivoire.

Le drame de la commande publique
L’État et ses démembrements décentralisés – mairies, directions, ministères, agences publiques – sont les premiers leviers de création de richesse dans une économie ivoirienne en forte croissance (projetée à +6,5 % pour 2026). Chaque année, les marchés publics d’Abidjan pèsent plusieurs centaines de milliards de francs CFA. Pourtant, sans une législation protectionniste stricte imposant des quotas d’achats locaux, les initiatives ivoiriennes comme Pkandji sont condamnées à survivre dans l’ombre des multinationales.
La commande publique ivoirienne favorise systématiquement l’importation pour des raisons de facilité apparente, là où elle devrait servir de premier incubateur à l’industrie locale. Pour les constructeurs 100 % locaux, la part de marché au sein des flottes institutionnelles ivoiriennes reste inférieure à 5 %. Les critères des appels d’offres, calqués sur des standards internationaux inaccessibles aux structures émergentes, éliminent d’office le tissu industriel national au profit des majors de l’import-export basés à Chongqing ou Shenzhen.

Le modèle nigérian : Le patriotisme économique par la loi
Pour mesurer l’ampleur de ce retard stratégique francophone, il suffit de se tourner vers la première puissance démographique du continent. Abuja a compris depuis plus d’une décennie que la souveraineté sécuritaire passe indéniablement par la souveraineté industrielle. Grâce à des textes contraignants, notamment le National Automotive Industry Development Plan (NAIDP) et les directives strictes du Bureau of Public Procurement (BPP), les institutions publiques nigérianes ont l’obligation vitale de s’approvisionner auprès de fabricants nationaux.
Le symbole absolu de cette politique volontariste est Innoson Vehicle Manufacturing (IVM), fondé par l’industriel Innocent Chukwuma à Nnewi, dans l’État d’Anambra. Les chiffres du constructeur prouvent l’efficacité redoutable de ce protectionnisme d’État. L’usine IVM a connu d’importantes modernisations technologiques pour atteindre une capacité de production nominale de 60 000 véhicules par an. L’entreprise parvient à intégrer environ 65 % de contenu local dans sa chaîne de valeur, s’appuyant sur un écosystème dense de sous-traitants nigérians pour la carrosserie, les sièges et les plastiques.
Là où la police ivoirienne patrouille en Changan, la police fédérale nigériane (NPF) roule massivement en Innoson. Les clichés officiels de remises de véhicules montrent des flottes entières de pick-up aux couleurs de la police nigériane (modèles IVM Carrier ou G12). L’État ne commande pas à l’unité, il équipe ses forces de l’ordre par flottes massives pour soutenir directement les lignes de production de l’usine.

L’implication de l’État nigérian va bien plus loin que le simple achat de véhicules de patrouille civile. L’armée nigériane (Nigerian Army) a noué des partenariats officiels avec Innoson pour concevoir, modifier et produire du matériel militaire tactique. L’industriel produit notamment des véhicules blindés légers et des MRAP (Mine-Resistant Ambush Protected), directement déployés sur le front face aux insurgés dans le nord-est du pays.
L’heure des choix à Abidjan
Si le ministère ivoirien du Commerce et de l’Industrie appliquait un arsenal juridique similaire au Nigeria, la Mairie de Cocody n’aurait tout simplement pas eu le droit d’acheter des véhicules chinois sur fonds publics. Le budget alloué aurait mécaniquement financé l’Ivoirien Pkandji. Une telle décision permettrait à cette start-up industrielle de réinvestir, d’améliorer sa technologie, de recruter des ingénieurs formés à l’INPHB de Yamoussoukro et de monter en gamme.
Le cas d’Innoson démontre qu’un champion national ne naît jamais par hasard ou par la seule force du marché libre ; de Détroit à Séoul, il a toujours été fabriqué par une volonté politique d’airain et une commande publique exclusive. Tant que les décideurs d’Abidjan privilégieront la commodité immédiate de l’importation au détriment de l’industrialisation locale, les constructeurs nationaux resteront des artisans marginalisés, et la Côte d’Ivoire demeurera un simple comptoir de distribution pour les excédents industriels de Pékin.
Paul Quaunan pour @enquetemedia