● Comment les promoteurs des « Bains Abatta » ont privatisé la lagune pour 8 milliards de FCFA.
Malgré l’interdiction fixée par le décret de 2019, le promoteur San Sévérina Développement et le « commercialisateur » Kobes Group ont achevé, ce qui constitue à ce jour, le plus grand remblai lagunaire à usage d’immobilier privé, de ces dernières années. Un dossier ultra-sensible qui met à l’épreuve le ministère de la Construction et les autorités environnementales.
À Abidjan, la course au foncier haut de gamme vient de franchir une ligne rouge environnementale et juridique qui suscite de vives inquiétudes au sein des administrations ivoiriennes. Au cœur de cette tempête dont les nuages s’amoncellent à peine : le complexe résidentiel de luxe « Les Bains Abatta », situé aux confins Est de la commune de Cocody . Ce projet, porté par la société de promotion San Sévérina Développement et commercialisé par Kobes Group, s’impose désormais comme le plus grand remblai réalisé pour un projet immobilier achevé depuis l’adoption du Décret n° 2019-591 du 3 juillet 2019, interdisant les remblais des domaines publics maritimes, lagunaires et fluviaux.
L’implacable preuve GEOINT contre l’omerta
Selon des données d’imagerie satellitaire (GEOINT) consultées par Enquête Média, l’infraction s’est matérialisée dans un calendrier précis. En comparant le trait de côte naturel d’avril 2019, date de signature du décret d’interdiction, et la situation de juillet 2025, le constat est sans équivoque : une plateforme artificielle de près de 3 750 m² a été intégralement créée par remblayage entre 2023 et 2025, soit quatre ans après l’entrée en vigueur de l’interdiction légale.

Cette portion, arrachée au domaine public lagunaire a été privatisée au profit du chantier afin d’étendre l’emprise au sol du projet. Loin d’être un simple dérapage technique, cette extension artificielle constitue une violation directe des dispositions du Décret n° 2019-591 du 3 juillet 2019.
Et les circonstances de cette violation sont d’une gravité extrême. En effet, le Décret relatif aux remblayages et aménagements par endiguement, enrochement des rivages (…) en son Art. 8, stipule que “ Nulle opération de remblayage (…) ne doit être réalisée à des fins économiques, notamment pour les besoins de construction d’opérations immobilières. La violation est donc double puisqu’il s’agit justement d’un projet immobilier adossé à un remblayage aménagé, constituant l’argument marketing principal de commercialisation. Et pour séduire l’élite abidjanaise, il est mis en avant des infrastructures d’exception sur ce remblais : une « Marina privée », une piscine à débordement et un accès direct à l’eau, adossés à un parking de 200 places.
Un jackpot à 8 milliards de FCFA sur fond de spéculation
Sur le plan financier, l’opération s’avère particulièrement lucrative. Les appartements, dont les prix oscillent entre 190 et 290 millions de francs CFA (environ 290 000 à 442 000 euros), intègrent directement la plus-value de cette lagune détournée. En s’appropriant gratuitement ces 3 750 m² de domaine public, le promoteur génère de facto un enrichissement illicite estimé à près de 8 milliards de francs CFA (environ 12,2 millions d’euros). La stratégie commerciale a également parfaitement anticipé les investissements de l’État : le discours de vente mise ouvertement sur le « fort potentiel de valorisation » lié au futur pont d’Abatta. San Sévérina Développement capte ainsi par avance la valeur d’une infrastructure publique tout en transformant une zone humide publique essentielle à la régulation des inondations, en un actif financier privé.
Cacophonie et silences administratifs
Le calendrier des travaux (2023-2025) soulève de lourdes interrogations sur l’efficacité – ou la complaisance – des grilles de contrôle de l’État. En interne, plusieurs institutions déjà alertées se renvoient discrètement la responsabilité de ce fait accompli. Le ministère de la Construction du Logement et de l’Urbanisme : Il se retrouve en première ligne. Les services d’urbanisme ont-ils vérifié le trait de côte initial avant d’octroyer les autorisations ? Aucun permis de construire ne peut théoriquement couvrir une extension sur le domaine lagunaire depuis le texte de 2019.
Le CIAPOL (Centre Ivoirien Anti-Pollution) : La police environnementale, censée traquer les agressions contre les écosystèmes aquatiques, est restée singulièrement passive durant les deux années de travaux intensifs de remblaiement.
Le Secrétariat d’État chargé des Affaires Maritimes et portuaires : L’organisation et le fonctionnement de la Commission d’autorisation pour la réalisation des opérations de remblayage sont déterminés par arrêté signé par le ministre chargé
des Affaires maritimes et portuaires. Qui a signé 4 ans après l’interdiction, cette autorisation de remblayage ?
Le flou territorial Cocody / Bingerville : La localisation du projet joue sur les rivalités et le flou frontalier entre les municipalités de Cocody (menée par Jean-Marc Yacé) et de Bingerville (Issouf Doumbia). Une zone grise administrative souvent propice à la validation de certificats d’urbanisme pourtant contestables au regard du droit de l’environnement.
Alors que de richissimes acheteurs prennent déjà possession de leurs biens, devenant de fait les bénéficiaires d’une destruction écologique, ce dossier crée un précédent hautement inflammable pour la primauté du droit à Abidjan. Si aucune mesure de remise en état des lieux n’est exigée par la puissance publique, le Décret n° 2019-591 du 3 juillet 2019 signé par le président de la République, perdra définitivement sa valeur dissuasive face aux appétits des promoteurs qui se sont spécialisés dans le remblayage lagunaire illicite.