L’École normale supérieure (ENS) d’Abidjan traverse une zone de fortes turbulences. Entre retards de paiement chroniques et flou budgétaire, les futurs cadres de l’éducation nationale ivoirienne crient leur détresse face à une administration sourde et un ministère de l’Enseignement supérieur sous pression.
Depuis près de deux ans, un parfum de révolte flotte dans les couloirs de l’ENS Abidjan. La 59ème promotion (P59) de l’institution, fer de lance de la formation pédagogique en Côte d’Ivoire, se retrouve au cœur d’un imbroglio financier qui frise le scandale d’État. En cause, le non-paiement intégral des primes de stage, une manne pourtant vitale pour ces étudiants envoyés aux quatre coins du pays.
Calendrier de versements aux allures de mirage
L’affaire prend racine en octobre 2024. À cette date, les étudiants de la P59 sont déployés pour leurs stages pratiques. Selon les usages, les primes de stage auraient dû être versées avant le départ ou, au plus tard, durant l’immersion sur le terrain. Pourtant, de mai 2025 — fin officielle du stage — jusqu’à aujourd’hui, les versements se font au compte-gouttes, plongeant des centaines de jeunes fonctionnaires-stagiaires dans une précarité extrême.
Le délégué général des étudiants, interface entre la base et l’administration, navigue à vue. En juillet 2025, un communiqué annonçait la disponibilité de 58 % de la prime. Un sondage interne, aux allures de plébiscite désespéré, voyait 82 % des étudiants réclamer un paiement immédiat de cette fraction. Mais les premiers virements ne sont intervenus qu’à la mi-août 2025, marquant le début d’une longue attente pour le reliquat.
L’énigme de la « rallonge budgétaire »
Le dossier a pris une tournure politique en février dernier. Alors que la totalité de la prime était promise pour décembre 2025, le silence radio a finalement été rompu par une explication qui interpelle les observateurs : le ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique, Adama Diawara, aurait sollicité une « rallonge budgétaire ». Comment les primes de la P59, prévisibles et statutaires, n’ont-elles pas été intégralement provisionnées dans le budget initial de l’exercice 2025 ?
À ce jour, seuls 14 % supplémentaires ont été versés, portant le total perçu à 72 %. Il reste donc 28 % de la créance dans la nature, alors que nous approchons de mai 2026.

Une « misère » dans les collèges de proximité
Sur le terrain, la situation est critique. Les stagiaires affectés dans les « collèges de proximité » — ces établissements ruraux isolés promus par le gouvernement pour scolariser les zones reculées — vivent un calvaire logistique. Sans prime, beaucoup peinent à se loger, à se nourrir ou à financer les frais de dossiers administratifs nécessaires à leur titularisation.
Alors que le Premier ministre Robert Beugré Mambé fait de la jeunesse et de l’éducation une priorité de son programme, ce foyer d’instabilité à l’ENS fait tache. Les étudiants, qui se refusent à « quémander » mais exigent « leur dû », espèrent désormais un arbitrage direct de la Primature pour débloquer des fonds qui semblent s’être évaporés dans les méandres de la bureaucratie ivoirienne.