L’affaire fait grand bruit à Abidjan et secoue les cercles politico-économiques ivoiriens. Le procureur du Pôle pénal économique et financier (PPEF) a requis, courant juillet, une peine de 7 ans de prison ferme et une amende de 5 milliards de FCFA à l’encontre de l’ancien directeur administratif et financier (DAF) de SNEDAI, ainsi qu’un complice présumé. Motif : un détournement de 1,6 milliard FCFA, découvert à la faveur d’un audit interne dont les conclusions restent, à ce jour, partiellement confidentielles.
Pourtant, à y regarder de plus près, cette affaire révèle un enchevêtrement de responsabilités, de contradictions, et de silences coupables, qui jettent une lumière crue sur les pratiques internes de la société fondée par l’homme d’affaires Adama Bictogo, président de l’Assemblée nationale.

Une affaire explosive révélée par la Cour des comptes
Tout commence en septembre 2023, avec la révélation d’un possible détournement de fonds au sein de la Société nationale d’édition de documents administratifs et d’identification (SNEDAI). Mais c’est en janvier 2024, avec la publication du dernier rapport de la Cour des comptes, que l’affaire prend une tournure sérieuse. Le document accable la gestion de SNEDAI et évoque, entre autres, des irrégularités dans la passation de marchés publics, dont celui relatif à la fabrication des passeports biométriques. Quelques mois plus tard, en juillet 2024, Lisa Sarr Bictogo, fille du fondateur, ainsi que deux frères du président de l’Assemblée nationale, sont entendus par les enquêteurs du PPEF dans cette même affaire. L’État réclame alors 4 milliards FCFA pour des prestations non exécutées ou surfacturées.
Le DAF, bouc émissaire idéal…
C’est pourtant l’ancien DAF qui se retrouve seul sur le banc des accusés. Selon l’accusation, il aurait orchestré un détournement de 1,6 milliard FCFA, sans que ni les signataires officiels ni la trésorerie de la société ne s’en aperçoivent. Un scénario que plusieurs sources internes jugent invraisemblable.
« Tous les paiements sont validés par des confirmations vocales ou écrites, dans lesquelles le numéro du chèque et le nom du bénéficiaire doivent être explicitement mentionnés », explique une source proche de la trésorerie. Or, aucun chèque ne peut être traité sans cette double confirmation.
En interne, les délégations de signature sont clairement établies : elles sont exclusivement détenues par les proches de la famille ou les hommes de confiance, notamment Lisa Sarr Bictogo et ses oncles. Le DAF, quant à lui, n’est ni signataire, ni habilité à valider un paiement, et ne reçoit les copies des chèques qu’à des fins strictement comptables. Il n’a aucun pouvoir d’instruction sur la trésorerie, qui est pilotée par Dramane Bictogo, lui aussi membre de la famille fondatrice.

Une version officielle qui s’effondre
La ligne de défense adoptée par SNEDAI paraît de plus en plus fragile. Officiellement, la trésorerie prétend ne pas avoir su qu’elle confirmait les paiements d’une société écran. Pourtant bien la structure des entités est bien connue par les services avec une même configuration :
- Entité exécutante : SNEDAI-CI – SNEDAI GROUPE
- Entité écran : PORCELASTONE CI – PORCELASTONE GROUPE
Mieux, les éléments matériels contredisent cette version, notamment ; les libellés manuscrits des chèques présentent la même écriture, les signatures et encres utilisées sont identiques, tous les bénéficiaires sont des entités connues de la maison-mère. Les fichiers de suivi précisent bien les numéros des chèques et les libellés explicitement identifiés et nommés pour les confirmations. De sources concordantes et selon les informations à notre disposition, ce sont les dénommés Touré Mah Lamia et Guy Roland (prête-noms proches de la famille) qui ont été associés, sur instruction de la fille de Bictogo, à la création desdites sociétés selon un mécanisme bien connu de la famille. Un mode de fonctionnement qui permet à la famille d’être à l’abri, mais qui est bien connu au sein de l’organisation. Pire encore : les copies des chèques concernés ont disparu des fichiers de suivi interne de l’organisation. Un fait jugé « troublant » par les enquêteurs. Ces disparitions, survenues juste après l’ouverture de l’enquête, posent la question d’un nettoyage organisé des preuves.
Cependant, les fichiers reçus pour la période allant de 2019 à 2025 confirment une démarche structurée de confirmation dans les brouillards bancaires, ne laissant aucun doute quant à la compréhension du mécanisme.


Un mobile politique ?
Le PPEF s’est initialement orienté vers la piste de l’auto-détournement, en lien avec les financements opaques de la campagne législative de 2023, à laquelle plusieurs proches de la famille Bictogo étaient candidats. La justice cherche également à élucider la disparition de plusieurs milliards de FCFA, au préjudice direct de l’entreprise elle-même, selon les dernières remontées d’enquête.
Face à cette cascade d’anomalies, des voix internes dénoncent une manœuvre pour protéger la famille fondatrice, notamment Lisa Sarr Bictogo, présentée comme ayant un intérêt direct dans Porcelastone Groupe et bien d’autre pour lesquelles nous avons des preuves accablantes. Une stratégie qui passerait par la désignation d’un bouc émissaire : le DAF, sans pouvoir réel, mais idéalement exposé.
Des questions qui dérangent
Plusieurs questions restent sans réponse à ce jour :
- Pourquoi accuser un cadre sans pouvoir de signature ?
- Pourquoi la trésorière a-t-elle démissionnée après été entendu à la PPEF ?
- Pourquoi les membres de la trésorerie, responsables des flux financiers, n’ont-ils rien vu ni rien dit ?
- Pourquoi les copies des chèques ont-elles été supprimées des brouillards, faisant ainsi disparaître les pistes ?
- Comment expliquer que sur les 6 sociétés écrans détenues par la famille, d’après nos enquêtes, seule celle présentant les flux les plus faibles soit utilisée pour justifier un déficit ? La thèse de l’auto-détournement n’aurait-elle pas pu être fabriquée de toutes pièces ?
- Où sont passés les 4 milliards FCFA toujours réclamés par l’État ?
- Le PPEF va-t-il élargir ses investigations à d’autres membres de la direction de SNEDAI ?
Vers un procès révélateur…
Alors que l’ancien DAF risque 7 ans de prison et une amende faramineuse, les vrais architectes de ce système d’évasion financière présumée semblent encore hors de portée de la justice. Si le PPEF va au bout de sa mission, le procès à venir pourrait bien faire tomber plusieurs masques, et révéler au grand jour les mécanismes de détournement sophistiqués au cœur de la maison SNEDAI.
A suivre …
Par Enquête Média – 21 Juillet 2025.