La Franc-maçonnerie, cet univers discret et souvent mal compris, s’impose pourtant comme un acteur incontournable de la scène ivoirienne. À l’ombre des institutions publiques et des grands centres de pouvoir, les Francs-maçons, héritiers d’une tradition occidentale importée depuis la période coloniale, jouent un rôle majeur dans les rouages du pouvoir politique et économique de la Côte d’Ivoire. S’il est difficile de mesurer l’étendue de cette influence, elle n’en reste pas moins une réalité à la fois fascinante et redoutée.
Héritage colonial et structuration des obédiences
La Franc-maçonnerie en Côte d’Ivoire trouve ses racines dans l’ère coloniale, lorsque les loges françaises ont commencé à s’implanter, d’abord à Abidjan, puis à travers tout le pays. Ces loges, d’abord exclusivement européennes, ont peu à peu intégré des Ivoiriens dans leurs rangs, formant ainsi une élite initiée. À partir des années 1960, après l’indépendance du pays, la Franc-maçonnerie a pris une forme nationale. En 1961, plusieurs loges ivoiriennes fusionnent pour créer la Grande Loge de Côte d’Ivoire (GLCI), marquant une étape dans l’autonomisation de la Franc-maçonnerie locale, tout en restant affiliée aux obédiences françaises, telles que le Grand Orient de France (GODF) et la Grande Loge de France (GLDF).
Cependant, cette indépendance naissante ne tarda pas à être mise à mal. Dès 1963, le président Félix Houphouët-Boigny, peu familier avec les pratiques maçonniques et ne comprenant pas l’importance de ces réseaux fraternels, accusa les Francs-maçons ivoiriens de fomenter des complots contre l’État. Le climat politique devint tendu, et la répression s’abattit sur la Franc-maçonnerie, avec l’arrestation et la condamnation à mort de plusieurs hauts dignitaires maçons, avant que le président ne reconnaisse, en 1971, avoir été trompé par de fausses informations. Après cette période de répression, la Franc-maçonnerie reprit ses activités, mais sous étroite surveillance, et sous la houlette des obédiences françaises qui assurèrent une forme de contrôle.
Une influence croissante dans le monde politique et économique
Après l’ouverture de la première loge, la loge « Nicleus numéro 1 », le 19 avril 1975, sous l’impulsion du grand maître de l’époque, Auguste Louis Derosière, la GLCI a été consacrée le 18 avril 1978 à Yamoussoukro. C’est grâce à la GLCI, notamment sous son leadership, que la peine de mort a été abolie en Côte d’Ivoire en 1990.

@Clotaire Magloire Coffie, grand maître de la GLCI pendant plus de trente ans
Grand maître de la Grande Loge de Côte d’Ivoire pendant plus de trente ans, Clotaire Magloire Coffie, figure discrète mais influente, a marqué la politique ivoirienne et même celle du continent pendant plusieurs décennies. En honneur à son frère cadet et « frère lumière » Paumelie Coffie – l’un des membres éminents de l’Ordre et époux de Raymonde Goudou coffie, décédé le 21 novembre 2016, à Paris -, le Temple Paumelie Coffie a été édifié à Yamoussoukro. Ce temple est destiné à accueillir les ateliers et les travaux de la Province du Centre, dirigée par le grand maître Alain-Richard Donwahi.
En avril 2015, Hamed Bakayoko a succédé à Clotaire Magloire Coffie, grand maître de la GLCI pendant plus de trente ans, après son décès le 29 janvier 2017. Le 23 avril 2022, Sylvère Koyo, avocat franco-ivoirien, a été investi grand maître de la GLCI en remplacement de Hamed Bakayoko, qui est décédé le 10 mars 2021 à Fribourg-en-Brisgau (Allemagne).

@Sylvère Koyo, avocat franco-ivoirien, actuel grand maître de la GLCI
La création de la Province du Nord a été officialisée avec l’installation de son Grand Maître, Amadou COULIBALY, dit AM’S, ambassadeur et homme politique ivoirien, ministre de la Communication et Porte-Parole du Gouvernement, en novembre 2024, à Korhogo. Depuis l’accession d’Alassane Ouattara au pouvoir en 2010, les cadres du Grand Nord ont vu leur rôle et leur influence se renforcer de manière exponentielle au sein de la GLCI. Face à cette dynamique croissante, une province a été spécialement dédiée à cette région. À l’instar des provinces du Centre et de l’Est, la Province du Nord prend ainsi son envol, consolidant l’équilibre territorial et le poids politique des régions du pays.

@Amadou COULIBALY dit AM’S, ministre de la Communication et Porte-Parole du Gouvernement, dirige la prvince du Nord
Aujourd’hui, la franc-maçonnerie ivoirienne demeure un acteur de poids dans la structuration des élites politiques et économiques. La Grande Loge de Côte d’Ivoire (GLCI) reste la plus influente et la plus suivie, avec plus de 3000 membres, dont plusieurs personnalités politiques de haut rang. Parmi elles, Marcel Amon Tanoh, Bruno Koné, ou encore Patrick Achi…, tous des membres actifs de cette loge. Il est impossible de discuter de la scène politique ivoirienne sans mentionner l’ombre portée par ces réseaux fraternels, dont les membres, unis par des principes de solidarité, de secret et de bienfaisance, forment un véritable « club » de Pouvoir.
Ces réseaux jouent également un rôle clé dans l’économie du pays. En tant que vivier de décideurs et de leaders économiques, les loges maçonniques influencent subtilement mais sûrement les grandes orientations économiques. L’intégration dans ces loges sert de tremplin pour accéder à des positions stratégiques, que ce soit dans les affaires, les institutions publiques ou dans les grands projets économiques du pays. Une partie de la grande élite des affaires, en particulier dans les secteurs des infrastructures et de l’énergie, du sport et de la culture trouve son appartenance maçonnique un atout pour réussir dans un environnement parfois très compétitif.
Les nouvelles dynamiques maçonniques : de l’influence étrangère à l’internationalisation
Si la Grande Loge de Côte d’Ivoire reste la figure dominante, de nouvelles obédiences ont récemment émergé, témoignant de la vitalité et des rivalités au sein de cette institution secrète. Parmi elles, la Grande Loge Prince Hall de Côte d’Ivoire, dirigée par l’avocat Louis Metan-Bâtonnier 2000-2003- se distingue par ses liens avec la maçonnerie africaine-américaine, notamment via son affiliation à la loge Prince Hall des États-Unis. Cette nouvelle loge a émergé après des dissensions au sein de la GLCI, apportant avec elle un vent de fraîcheur, mais aussi des tensions au sein de la fraternité locale. L’avènement de Prince Hall met en évidence le désir de couper le cordon ombilical avec les obédiences françaises. En dehors de ces grands acteurs, d’autres loges comme la loges Memphis Misraïm ou encore la loges Golden Dawn et la Grande Loge Mixte, Droit Humain agissent en coulisses, parfois plus discrètes, mais non moins influentes dans certains cercles privés.

@la Grande Loge Prince Hall de Côte d’Ivoire, dirigée par l’avocat Louis Metan-Bâtonnier 2000-2003
La présence croissante de la maçonnerie américaine et des obédiences moins traditionnelles accentue un phénomène d’internationalisation de la franc-maçonnerie ivoirienne, qui n’est plus uniquement sous l’influence des loges françaises. Cette évolution reflète un réseau mondialisé, où les grandes puissances, qu’elles soient américaines, françaises ou britanniques, cherchent à maintenir une emprise stratégique à travers des relais locaux. La Côte d’Ivoire, carrefour des influences, devient ainsi un terrain de jeu pour des puissances géopolitiques qui s’appuient sur ces réseaux pour maintenir leur influence sur les événements politiques et économiques en Afrique de l’Ouest.
Une franc-maçonnerie, bien plus qu’un simple ensemble de fraternités secrètes
La franc-maçonnerie en Côte d’Ivoire est bien plus qu’un simple ensemble de fraternités secrètes ; elle incarne une réalité géopolitique et économique de premier ordre. Si la visibilité de ces loges reste limitée, leur influence est palpable dans les sphères de pouvoir et au cœur des grands enjeux économiques du pays. Loin d’être un vestige du passé, la franc-maçonnerie s’adapte et se renouvelle, tout en maintenant son rôle central dans l’équilibre du pouvoir en Côte d’Ivoire.
LA REDAC’