Tribune, Journée internationale de la Francophonie du 20 mars 2026
Remettre les droits humains au cœur du projet francophone
À l’heure où l’ordre international se durcit, où les institutions chargées de défendre les droits humains sont fragilisées par le retour brutal des rapports de force, la Francophonie ne peut se permettre d’être timorée, dans une posture de retrait. Elle doit au contraire réaffirmer clairement l’une de ses vocations fondamentales : être un espace de promotion active des libertés et de la dignité humaine.
Les droits humains ne sont pas un principe abstrait. Ils sont l’un des indicateurs les plus capitaux du bien-être des sociétés. De l’accès à la nourriture et à un logement décent aux libertés civiques et politiques — droit de vote, liberté d’expression, droit de manifester — en passant par l’éducation, la santé ou la participation à la vie culturelle, ils constituent les fondements des sociétés justes et prospères.
Dans le monde, ces droits reculent ou se heurtent à un durcissement des rapports de force entre États, ainsi qu’à des tendances autoritaires. Face à ce nouveau désordre international, nos dirigeants et dirigeantes doivent retrouver un équilibre entre pragmatisme et ambition collective. L’histoire l’a montré : aucun progrès durable ne peut être dissocié de l’amélioration des droits humains, en particulier des droits des femmes, des enfants et des groupes minoritaires.

Dans ce contexte, la Francophonie dispose d’un atout majeur. En effet, si les Nations Unies offrent des enceintes essentielles de dialogue et de suivi de la situation des droits humains, la Francophonie constitue pour sa part un forum privilégié de coopération interculturelle. Elle rassemble des États, des parlementaires, des collectivités locales, des réseaux professionnels et universitaires, des médias, des acteurs de la société civile capables d’agir ensemble pour faire progresser ces droits.
Longtemps, la promotion de la démocratie et des droits humains a été au cœur de la mission politique de la Francophonie. De nos jours, les fragilités démocratiques observées dans plusieurs États de l’espace francophone peuvent conduire l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF) à privilégier des domaines plus consensuels afin d’éviter toute accusation d’ingérence. Pourtant, les États francophones ont eux-mêmes affirmé leur engagement en adoptant en 2000 la Déclaration de Bamako, qui prévoit un mécanisme de veille et d’intervention concertée en cas de violation des droits humains ou de rupture de l’ordre constitutionnel. Cet engagement politique demeure l’un des fondements les plus solides du projet francophone.
Surtout, l’expérience montre que la Francophonie peut produire des résultats concrets pour les populations. Au cours de la dernière décennie, une mobilisation conjointe d’acteurs institutionnels et de la société civile — organisations publiques, parlementaires, maires, notaires et ONG comme Regards de Femmes — a permis de s’attaquer au scandale des enfants sans identité. Privés d’enregistrement à la naissance, des milliers d’enfants se trouvaient exclus de leurs droits les plus élémentaires : poursuivre des études, ouvrir un compte bancaire, accéder à la propriété ou voter à l’âge adulte. Des réformes juridiques et techniques ont été mises en œuvre dans plusieurs pays africains pour moderniser les systèmes d’état civil et renforcer les capacités des administrations locales. Des dizaines de milliers d’enfants ont ainsi pu obtenir une identité légale et accéder enfin aux droits dont ils étaient privés.
La Francophonie agit également à travers ses missions d’observation électorale, sa diplomatie parlementaire et ses médiations politiques souvent discrètes afin de renforcer les institutions démocratiques et prévenir les crises dans de nombreux pays. Elle met en œuvre plusieurs programmes visant à favoriser l’autonomisation économique des femmes ainsi que la prévention de la radicalisation et l’insertion professionnelle des jeunes.
Mais la protection des droits implique aussi de lutter résolument contre toutes les formes de violence et de discrimination et d’assurer la responsabilité de protéger des populations les plus vulnérables. Les violences faites aux femmes, notamment en zones de conflit, les discriminations fondées sur l’origine, la religion, l’orientation affective ou toute autre caractéristique doivent être combattues avec force. Dans un monde marqué par les tensions identitaires, la Francophonie peut aussi promouvoir la tolérance et la coexistence pacifique entre les religions et les cultures.
L’espace francophone offre à cet égard un cadre précieux de coopération entre sociétés aux trajectoires diverses. Il ne s’agit pas d’imposer des modèles du Nord vers le Sud, mais d’apprendre les uns des autres dans une logique de réciprocité. Par exemple, le Canada pourrait collaborer avec d’autres pays plurilingues comme la Suisse et le Maroc afin d’améliorer l’effectivité des droits linguistiques des francophones en contexte minoritaire.
À l’approche du Sommet de la Francophonie prévu au Cambodge en novembre 2026, une question se pose : quelle ambition voulons-nous pour cette Francophonie qui rassemble désormais 396 millions de locuteurs ? La promotion de la diversité linguistique, le développement économique, la mobilité et l’accès à l’éducation sont essentiels. Mais l’amélioration des droits de chaque personne demeure l’un des moyens les plus puissants de favoriser le mieux-vivre des populations.
Il est temps de replacer clairement les droits humains au cœur du projet francophone. C’est à cette condition que la Francophonie continuera d’être un moteur de progrès pour ses peuples et un exemple pour d’autres grandes aires géolinguistiques.
Réfléchissons-y et mobilisons-nous en ce sens !
- Benjamin Boutin, président du comité Francophonie de l’Observatoire des droits humains à l’ONU, chercheur au Collège des chaires de recherche sur le monde francophone et président d’honneur de Francophonie sans frontières
- Roger K. Koudé, professeur de droit international à l’Université Catholique de Lyon, titulaire de la Chaire UNESCO «Mémoire, Cultures et Interculturalité»
- Pascale Fournier, Ad.E., docteure en droit, directrice fondatrice de l’Observatoire des droits humains à l’ONU et professeure titulaire à la faculté de droit de l’Université d’Ottawa
- Ferry de Kerckhove, ancien ambassadeur et haut-commissaire du Canada
- Michèle Vianès, présidente de l’ONG Regards de Femmes
- Amadou Lamine Sall, président de la Biennale des Rencontres Poétiques Internationales de Dakar
- Anoush Fraser Terjanian, docteure en histoire, chercheure associée au Centre de recherche et d’éducation sur les droits de la personne (CREDP) à l’Université d’Ottawa
- Lydie Belporo, docteure en criminologie, juriste et experte en gouvernance et droits humains, membre du comité Francophonie de l’Observatoire des droits humains à l’ONU
- Amandine Mackako, dirigeante et entrepreneure francophone, membre du comité Francophonie de l’Observatoire des droits humains à l’ONU
- Trang Phan-Labays, docteure en sciences politiques, maître de conférence à l’Université Lyon 3, directrice adjointe de l’Institut international pour la Francophonie (2iF).