Trois ans après avoir souscrit à un projet immobilier porté par la mutuelle Mutadafp, un universitaire basé au Canada dénonce un système frauduleux. Aucune attribution foncière, des millions envolés, et un silence glaçant des autorités.
Abidjan, printemps 2021. Attiré par une offre immobilière apparemment sérieuse, le Professeur Coulibaly Lacina, enseignant-chercheur ivoirien résidant au Canada, souscrit en ligne à un projet de vente de terrains « prêts à livrer avec ACD » à Bingerville et Songon. Ces zones périphériques d’Abidjan connaissent alors un fort développement. L’offre émane de la Mutuelle des agents de la Direction des affaires financières et du patrimoine (Mutadafp), liée au ministère des Finances. De quoi rassurer.
Mais trois ans plus tard, malgré un versement total de 11,2 millions de francs CFA, Coulibaly Lacina n’a toujours reçu aucun terrain. À la place : des justificatifs bancaires, des promesses sans lendemain, des responsables injoignables — et un sentiment croissant d’avoir été piégé.
Une affaire aux allures d’escroquerie structurée
L’histoire commence sur un site Internet bien présenté, proposant des terrains sécurisés avec promesse d’ACD (Attestation de Concession Définitive). Paiements échelonnés, service client joignable, accusés de réception envoyés : tout semble crédible. Pourtant, selon les documents consultés, aucun acte foncier n’a jamais été délivré, ni à Songon ni à Bingerville.
Au fil des mois, les réponses de la mutuelle s’enlisent dans des contradictions : « retard administratif », « géomètre absent », « dossier en cours de traitement ». En réalité, selon le plaignant, aucun terrain n’existait réellement. La plainte, transmise au Procureur de la République de Côte d’Ivoire, mentionne six personnes, cadres ou collaborateurs directs du projet :
- Gnande Bloa Abel, président de la Mutadafp
- N’dri Koffi Achille, conseiller
- Kouadio Brou Michel, chef de projet
- Keke Watonne, responsable du programme Songon
- Bouo Daha Alain Sylvain, chargé du recouvrement
- Kondo Renaud, administrateur de la base de données
Le professeur Coulibaly parle d’escroquerie en bande organisée et d’abus de confiance.
Des dizaines de victimes potentielles ?
Le cas du professeur n’est peut-être que la partie émergée de l’iceberg. Depuis la détention de Gnande Bloa Abel, interpellé et incarcéré au Pénitencier de Prévention d’Abidjan (ex-MACA), le projet semble complètement à l’arrêt. Sur les réseaux sociaux et les forums d’investisseurs immobiliers, plusieurs internautes se déclarent floués, parfois dans des termes similaires : souscriptions faites, paiements effectués, puis disparition des interlocuteurs.

Certains éléments évoquent un système reproductible :
- Site Internet officiel
- Communication bien rodée
- Apparence d’institutionnalité
- Absence de preuves concrètes de terrain
Où est passé l’argent ?
Une analyse financière indépendante serait nécessaire pour retracer la destination des fonds. En l’état, impossible de dire s’il s’agit d’un projet mal géré ou d’une escroquerie pure. Selon un avocat du barreau d’Abidjan, l’usage d’un site Internet pour induire en erreur aggrave les charges potentielles :« Si les faits sont avérés, c’est de l’escroquerie aggravée, commise sous couvert d’une structure liée à l’administration. L’article 402 du Code pénal ivoirien est clair : la peine peut aller jusqu’à 5 ans de prison, plus en cas de bande organisée. »

Silence radio du ministère
Malgré l’implication de ses agents à travers la mutuelle Mutadafp, le ministère des Finances n’a, à ce jour, fait aucune déclaration officielle. Ce silence interpelle d’autant plus que les victimes, comme Coulibaly Lacina, attendent réparation et reconnaissance.
Un signal d’alarme pour la diaspora
L’affaire soulève plusieurs questions de fond :
- Quelles garanties pour les Ivoiriens de la diaspora dans les projets immobiliers ?
- Comment réguler les mutuelles de fonctionnaires quand elles lancent des opérations d’envergure ?
- Quelle responsabilité pour les institutions quand leurs noms sont utilisés ?
Le Professeur Coulibaly, respecté sur la scène académique, espère que sa plainte fera évoluer les pratiques, en offrant une jurisprudence exemplaire.
Affaire à suivre.
Avec crocinfos.net