L’onde de choc de l’affaire Jeffrey Epstein, ce financier américain retrouvé mort en cellule en 2019 après avoir été accusé de trafic de mineurs à grande échelle, continue de ricocher bien au-delà des frontières des États-Unis. En Côte d’Ivoire, la publication des « Epstein Files » par la justice américaine a revelé des connexions inattendues avec le premier cercle du pouvoir à Abidjan.
Nina Keïta, correspondance de longue date.
Au cœur de ces révélations se trouve Nina Keïta, nièce du président Alassane Ouattara (fille de sa sœur Sita Ouattara) et actuelle Directrice générale adjointe de la Société de Gestion des Stocks Pétroliers de Côte d’Ivoire (GESTOCI).
Selon les documents du Département de la Justice des États-Unis, Nina Keïta a entretenu une correspondance suivie avec Jeffrey Epstein s’étalant sur plusieurs années, notamment autour de la période 2008-2012.
Nina Keïta est l’épouse d’Adama Kamara, avocat d’affaires, homme politique et actuellement le poste de Ministre de l’Emploi et de la Protection Sociale (depuis avril 2021), également député de la ville d’Odiénné.
Nina Keïta a longtemps travaillé sous la tutelle politique d’Adama Toungara lorsqu’il était ministre. Elle a été sa conseillère technique chargée de la communication au Ministère du Pétrole et de l’Énergie avant d’être nommée DGA de la GESTOCI.Avant d’occuper des postes de haute responsabilité dans le secteur pétrolier ivoirien, elle évoluait dans le milieu de la mode à New York, un univers où Epstein exerçait une influence considérable via ses liens avec des agences de mannequins.
Les journaux de bord et emails suggèrent qu’Epstein agissait comme un « conseiller » ou un intermédiaire pour faciliter des introductions dans les milieux d’affaires et politiques américains.
Une partie de ces échanges coïncide avec la période où Epstein était déjà sous le coup de condamnations pour incitation à la prostitution de mineurs (2008), posant la question du discernement des partenaires du financier.


L’analyse des réseaux de l’époque montre une tentative de rapprochement entre le cabinet de la présidence (ADO) et des réseaux d’influence américains par l’entremise d’Epstein. Les documents mentionnent des contacts avec des figures comme le ministre Sidi Touré souvent sollicité pour légitimer ces approches extérieures.
Ces « lobbyistes du dimanche », terme utilisé par certains observateurs pour décrire ces intermédiaires informels, cherchaient à utiliser le carnet d’adresses d’Epstein pour le positionnement politique afin d’assurer une image favorable du régime ivoirien à Washington, l’accès financier en vue de faciliter des investissements ou des lignes de crédit via les contacts de Wall Street d’Epstein.
Le volet sécuritaire, Hambak » et la surveillance israélienne
L’un des aspects les plus sombres et techniques de cette affaire concerne le volet sécuritaire. Vers la fin de sa vie, Epstein s’était positionné comme un intermédiaire pour des technologies de défense, notamment en lien avec des entreprises de cybersécurité israéliennes.
En Côte d’Ivoire, ce canal aurait été exploré par Hamed Bakayoko, dit « Hambak », alors ministre d’État, ministre de la Défense et pilier sécuritaire du régime jusqu’à son décès en 2021.
Epstein entretenait des liens étroits avec des personnalités comme Ehud Barak (ancien Premier ministre israélien) et des acteurs du renseignement privé. Dans le contexte de lutte contre le terrorisme et de contrôle politique intérieur, le régime ivoirien était en quête de systèmes de surveillance de pointe (interception de communications, logiciels espions). Epstein aurait servi de facilitateur discret pour mettre en relation les décideurs sécuritaires ivoiriens avec des fournisseurs de technologies de surveillance intrusives, contournant parfois les canaux diplomatiques officiels.
Ces révélations ne prouvent pas une implication directe du sommet de l’État ivoirien dans les activités criminelles d’Epstein, mais elles illustrent la porosité entre le pouvoir à Abidjan et des réseaux d’influence internationaux aux mœurs troubles.
Pour Nina Keïta et les autres membres de la famille cités, ces archives sont une ombre persistante sur leur carrière administrative et politique, rappelant que les réseaux de « courtage d’influence » d’Epstein ne s’arrêtaient pas aux rives de Manhattan.
LA REDAC’