Dans les couloirs discrets de l’aéroport du Bourget à Paris, un Falcon 7X immaculé s’apprête à décoller pour Ouagadougou. À son bord, Mahamadou Bonkoungou, figure énigmatique du capitalisme africain et président-directeur général du groupe EBOMAF, achève une nouvelle mission de prospection stratégique. L’homme d’affaires burkinabè n’aime guère les projecteurs, mais son influence s’étend des pistes d’atterrissage de San Pedro aux artères bitumées de Libreville. Pour qui observe attentivement la tectonique économique du continent africain, Bonkoungou incarne une Afrique qui ne construit plus seulement ses routes, mais sa souveraineté.

De Dédougou au trône du BTP ouest-africain
Né à Dédougou, au Burkina Faso, dans les années 1960, Mahamadou Bonkoungou n’était pas prédestiné à devenir l’un des plus puissants entrepreneurs d’Afrique francophone. Fils de commerçants, il se lance d’abord dans les activités de négoce dans les années 1980, sillonnant les marchés de Monrovia, Lagos et Lomé avec un flair commercial inégalé. Mais c’est en 1989 qu’il fonde EBOMAF — Entreprise Bonkoungou Mahamadou et Fils — initialement active dans le commerce général, avant de pivoter vers les travaux publics, où elle deviendra une force incontournable.
En trois décennies, EBOMAF s’est muée en multinationale panafricaine du BTP, active dans une dizaine de pays, avec plus de 5 000 employés et un chiffre d’affaires dépassant le milliard d’euros. Si le Groupe Bouygues ou Vinci dominaient jadis les grands contrats publics, EBOMAF est parvenu à concurrencer — voire supplanter — ces géants sur leur propre terrain : la maîtrise d’exécution locale, l’agilité d’intervention, et une lecture fine des dynamiques politiques africaines.
L’Afrique bitumée à la main burkinabè
Les infrastructures construites par EBOMAF forment aujourd’hui l’ossature de plusieurs économies africaines :
- En Côte d’Ivoire, Bonkoungou a livré la route stratégique Ferkessédougou-Kong-Nassian, reliant les zones rurales du nord au reste du pays. Il est aussi maître d’ouvrage des nouvelles aérogares de Korhogo et San Pedro, construites dans le cadre de la Coupe d’Afrique des Nations 2024.
- Au Togo, il est derrière les grands projets de la nationale n°2 et les contournements de Lomé, tout en pilotant la privatisation et la recapitalisation de la Banque Togolaise pour le Commerce et l’Industrie (BTCI) à travers IB Holding, structure d’investissement bancaire dont il est l’unique actionnaire.
- En Gabon, en 2023, son groupe signe un contrat de plus de 700 milliards de francs CFA avec l’État pour réhabiliter les routes autour de Libreville, y compris la construction d’une voie rapide à péage 2×3 voies, symbole d’un virage PPP inédit dans l’infrastructure gabonaise.
Le tout est financé, exécuté et livré selon des modèles hybrides d’ingénierie financière que ne renieraient pas les plus grandes maisons de conseil internationales.
L’aviation privée comme levier d’influence
Peu connu du grand public, Bonkoungou est une figure respectée — voire redoutée — dans les cercles présidentiels d’Afrique de l’Ouest. Il a compris très tôt que le ciel pouvait devenir un outil de pouvoir. En 2014, il fonde Liza Transport International, une compagnie d’aviation d’affaires opérant depuis le Burkina Faso et Le Bourget, avec une flotte de jets Falcon et d’Airbus A318 VIP. Cette flotte transporte non seulement les cadres de son groupe mais aussi chefs d’État, dignitaires et décideurs régionaux, dans un confort habituellement réservé à l’élite genevoise.
En 2023, EBOMAF lance une compagnie aérienne commerciale — Liz Aviation — desservant les liaisons domestiques du Burkina Faso, avec des appareils ATR flambant neufs. Là encore, le message est clair : si l’État peine à structurer le ciel africain, le secteur privé en prendra les commandes.

Diversification stratégique et capital patient
Le conglomérat EBOMAF est désormais plus qu’un acteur du BTP. À travers IB Holding, Mahamadou Bonkoungou détient des actifs bancaires (BTCI, IB Bank Djibouti), des chaînes hôtelières en construction (à Lomé, Abidjan, Ouaga), une entreprise de distribution de machines industrielles (BKG), et même une plateforme VTC panafricaine baptisée BKG Speed.
L’homme pratique un capitalisme d’État informel : il répond aux besoins de l’État, finance lui-même des infrastructures publiques qu’il opère ensuite via des concessions, et propose des modèles mixtes de financement. À cet égard, Bonkoungou agit comme un “État dans l’État”, à la fois prestataire, investisseur, opérateur et bailleur. Cette dynamique, si elle interroge certains puristes, reflète la réalité d’un continent où l’État-providence est souvent défaillant.
Enjeux, critiques et vision continentale
Les critiques ne manquent pas : collusion avec le pouvoir, absence de transparence comptable, adjudications discutées. Mais ces reproches sont souvent noyés dans un océan de livrables visibles : routes ouvertes, aéroports opérationnels, emplois créés. À l’instar de figures comme Aliko Dangote au Nigeria, Bonkoungou s’est imposé non par sa parole publique — il parle peu — mais par le poids physique de ses réalisations.
Le pari qu’il veut faire est audacieux : “Africaniser” l’infrastructure, professionnaliser la chaîne d’approvisionnement, internaliser la conception et réduire la dépendance vis-à-vis des groupes européens ou chinois. Il mise sur un continent où les besoins en infrastructures se chiffrent à 170 milliards USD par an, selon la Banque africaine de développement.
Le legs d’un bâtisseur
En 2025, Mahamadou Bonkoungou est désigné par Financial Afrik comme “Personnalité économique de l’année”, après avoir offert plus de 2,8 millions de dollars en aide humanitaire aux déplacés internes du Burkina Faso, touché par la crise sécuritaire. Il a également annoncé la création d’une école d’ingénierie en BTP à Ouagadougou, financée par EBOMAF, pour former une nouvelle génération d’ingénieurs africains.
En cela, Bonkoungou ne construit pas seulement des routes : il érige les fondations d’un capitalisme africain endogène, structuré, souverain, ancré dans la réalité du terrain. À l’ère où les relations internationales redessinent les alliances sur le continent, son modèle hybride pourrait bien devenir un prototype pour une Afrique autonome, connectée… et dirigée par ses propres bâtisseurs.
John Smith. K pour @enquetemedia