À Kouassiblékro, village paisible de Bouaké, les bulldozers ont repris leur ballet de poussière, accompagnés de leurs fidèles gardiens : des forces de l’ordre lourdement armées. Derrière cette démonstration de force, une main politique bien connue : celle du ministre des Ressources animales et halieutiques, Sidi Tiémoko Touré. Une figure du régime, ancien ministre de la Communication, qui semble aujourd’hui décidé à imposer sa volonté, coûte que coûte, sur une terre dont la légitimité de propriété fait encore débat.
Et pourtant, les faits sont têtus. En 2023, dans un courrier officiel adressé au chef de canton Nanan Koffi N’Goran Jean, Sidi Touré lui-même reconnaissait le statut coutumier du terrain. Mieux : il sollicitait des documents fonciers du village afin de rassurer des partenaires dans le cadre d’un projet porté par son ministère.
Mais, à la surprise générale, c’est une lettre signée du coordinateur du PADECI, Dr Traoré Moussa, qui est parvenue à la famille Kouassi Blé. Dans cette correspondance, le terrain est présenté comme relevant du patrimoine de l’État, en vertu d’un arrêté colonial datant de 1950. C’est bien ce même terrain qu’il présente aujourd’hui, sans ciller, comme relevant du domaine public, au nom d’un arrêté colonial datant de 1950. Oui, colonial. Faut-il rappeler que la Côte d’Ivoire est indépendante depuis 1960 ?
Un document judiciaire controversé
À cette confusion s’est ajoutée une autre source de tension : l’apparition à Bouaké d’un extrait du plumitif de la Cour de cassation. Ce document indiquerait que l’arrêt civil de la cour d’appel de Bouaké — défavorable au chef de canton Nanan Koffi N’Goran Jean — aurait été cassé. Or, selon la famille Kouassi Blé, elle n’a jamais été informée d’une quelconque procédure en cassation. Pour elle, il s’agit d’un acte juridique trouble, susceptible d’invalider un processus judiciaire dont elle avait, jusque-là, obtenu des décisions favorables.

En mars dernier, déjà, les habitants de Kouassiblékro avaient manifesté contre les travaux, pancartes en main, pour dénoncer ce qu’ils considèrent comme une expropriation déguisée. L’intervention du préfet de région, assisté des forces de l’ordre, avait permis de calmer la situation. Mais aujourd’hui, la reprise des travaux sans concertation ni notification préalable fait craindre une résurgence des tensions.
La famille Kouassi Blé, s’appuyant sur ses précédentes victoires judiciaires, rejette catégoriquement la thèse du domaine d’État et se dit prête à aller jusqu’au bout pour défendre ses droits coutumiers. Pire encore : des sources locales indiquent que des membres de la famille auraient été ciblés par la police, sur instruction directe de Sidi Touré, pour avoir tenté d’empêcher les travaux.
Une stratégie du flou ?
Face à cette nouvelle escalade, une question reste en suspens : à quoi joue le ministre Sidi Touré ? Celui-ci avait pourtant signé, en août 2023, une lettre adressée au chef de canton Faafouê, Nanan Koffi N’Goran Jean, sollicitant les documents fonciers du site afin de rassurer les partenaires du projet. Il y rappelait même avoir obtenu un accord de principe pour l’octroi de 25 hectares du terrain litigieux au MIRAH (ministère des Ressources animales et halieutiques).
Alors pourquoi ce brusque changement de posture ? Pourquoi revendiquer aujourd’hui la propriété pleine et entière d’un terrain que son ministère considérait encore récemment comme appartenant à la communauté villageoise ? Et surtout, pourquoi, en 2023, demander une attestation villageoise pour un espace censé relever du domaine public ?
Le flou entretenu autour de ce dossier, les contradictions dans la communication officielle, et l’usage des forces de l’ordre à des fins manifestement intimidantes, jettent un sérieux doute sur la régularité de la démarche du ministre. À Kouassiblékro, la colère gronde, et l’impression que le pouvoir tente de forcer le passage devient de plus en plus forte.
Didier. B, EnqueteMedia