Oubliez Moïse et son bâton en bois. En zone portuaire d’Abidjan, on a fait bien mieux : on a inventé la transmutation instantanée de la lagune en empire industriel. En 2010, les poissons frétillaient joyeusement à Vridi ; aujourd’hui, ils ont été remplacés par le bitume rutilant et les hangars de Koira Multi-Industries et bien d’autres.
C’est le « miracle du sable ». Là où le citoyen lambda s’épuise la santé et le portefeuille pendant quinze ans pour obtenir un malheureux ACD sur un lopin de terre à Bingerville, le clan Komé, lui, murmure à l’oreille de la vase. Et soudain, paf ! La terre émerge, prête à l’emploi, comme par enchantement. On appelle ça le « sens des affaires », ou peut-être simplement un GPS qui ne pointe que vers les bureaux des ministères.
Arithmétique pour les nuls : L’invité qui prend toute la place.
Sortons nos calculettes, bien que dans cette affaire, les mathématiques semblent avoir été réécrites par un génie de la finance créative. Si l’on compare les parcelles (lignes 26 et 50 pour les amateurs de chiffres croustillants), on assiste à un spectacle de prestidigitation fascinant : Port Autonome d’Abidjan (PAA), le propriétaire (L’État) se contente dec1 526 m² et Koira Multi-Industries, l’invité (le Privé) se taille 4 998 m².
Le constat est limpide. L’invité occupe trois fois plus de place que le maître de maison. C’est le concept révolutionnaire de l’hospitalité ivoirienne appliqué au foncier. Vous invitez quelqu’un à dîner, et il finit par dormir dans votre lit, prendre votre chambre principale et vous reléguer sur le canapé du salon (le petit 1 500 m² restant). Le PAA, cet organisme d’intérêt public censé protéger le bien commun, se retrouve à jouer les nains de jardin sur son propre remblai.

Veni, Vidi, Vridi : L’installation en mode « Flash »
Alors que les industriels historiques de la zone attendent la fin de la bureaucratie comme on attend la pluie en plein désert, Koira a inventé le bail en 5G. (Un bail emphythéotique étalé sur des dizaines d’années).
Prospection sous-marine : Ils ont repéré le terrain alors qu’il fallait encore des palmes pour le visiter.
Séchage express : À peine le sable était-il sec (2018-2019) que les fondations sortaient déjà de terre.
Domination spatiale : Devenir le voisin le plus encombrant en un temps record.
Est-ce un alignement exceptionnel des planètes ? Une bénédiction mystique ? Ou simplement le fait que le sable de Vridi a une tendresse particulière pour les milliardaires qui ont le bras long (et le portefeuille assorti) ?
L’Akwaba de trop…
Après la prédation foncière du petit frère, voici la prédation lagunaire de l’aîné. Un dossier qui fleure bon l’iode, le bitume frais et les déjeuners en haut lieu. Chez les Komé, on ne fait pas dans la demi-mesure. On ne se contente pas de prendre sa part du gâteau, on prend la cuisine, le pâtissier et le terrain sur lequel repose la boulangerie.
À ce rythme, le fameux « Akwaba » ivoirien ne sera bientôt plus un mot de bienvenue, mais une notice de cession définitive du patrimoine national.
Dormez tranquilles, braves gens, la lagune recule, mais les affaires avancent.
À toute vitesse.