Une méritocratie sous « levure » budgétaire. Abidjan, Boulevard Latrille. Derrière les grilles solennelles de l’École Nationale d’Administration (ÉNA), la 62e promotion (914 recrues) entame son immersion dans les arcanes de l’État. Mais sous le vernis de la « réforme du tronc commun », le prestigieux établissement semble s’être transformé en une place boursière où le point de moyenne se négocie au prix fort. Immersion dans un système où le « bras long » remplace la plume agile.
La martingale du tronc commun
Lancée officiellement pour renforcer l’équité, la nouvelle architecture de notation — répartie entre le concours d’entrée (40 %) et le tronc commun (60 %) — est devenue, selon nos informations, le théâtre d’une ingénierie comptable créative.
Pour les élèves dont les poches sont aussi pleines que leurs copies sont vides, deux options « premium » s’offrent à la carte :
Le Forfait Global : Un ticket d’entrée à 5 millions de FCFA pour garantir une place dans les régies financières les plus lucratives (Douanes, Trésor, Impôts).
L’Option à la Carte : Le « million par palier ». Passer de 12 à 14 de moyenne devient une simple transaction bancaire, une forme d’inflation académique que les initiés surnomment déjà « la levure ».
Casting de « fils de » sous haute protection
Le passage du Directeur Général, Narcisse Sépy Yessoh, sur les ondes de NCI le 15 mars dernier, n’a fait que confirmer l’embarras des autorités face à la porosité de l’institution. Car la 62e promotion ressemble davantage à un annuaire du Gotha politique qu’à un échantillon de la jeunesse ivoirienne.
Dans les couloirs, on murmure avec amertume les noms des protégés. On y retrouve, en pole position :
Les héritiers des ministres M(nom composé de 6 lettres) et A-S(deux noms composés de 3 et 5 lettres). Le fils du DGA des D (puissante régie financière composée de 7 lettres ). Une doublette issue du cabinet du Ministère d’État, Ministère de la F**.
Pour ces « enfants du système », le travail en équipe n’est pas une valeur pédagogique, mais un bouclier logistique. En fusionnant les notes sur les matières critiques (Rédaction Administrative, Légistique), l’administration permet aux « protégés » de diluer leur médiocrité dans le talent des élèves « forts », garantissant un lissage des moyennes vers le haut pour les uns, et un plafond de verre pour les autres.

L’opacité numérique comme arme fatale
Le passage au numérique via la plateforme elearning.ena.ci a parachevé l’isolement des élèves. En ne permettant la consultation que de sa propre note, l’ÉNA empêche toute comparaison globale. Le miracle se produit le jour des résultats définitifs : des candidats aux performances erratiques durant l’année se retrouvent propulsés au sommet du classement par une alchimie dont seul le boulevard Latrille a le secret. « La 60e promotion (2024) avait laissé des traces de transparence trop visibles. Désormais, on opère à huis clos », confie une source proche du corps enseignant.
L’excellence au régime sec
Pourquoi refuser d’afficher les classements après chaque évaluation ? La question reste en suspens. En attendant, les enfants de la classe moyenne, ceux qui espéraient que le savoir serait leur seul ascenseur social, observent avec impuissance le bal des privilégiés.
À l’ÉNA, si le ridicule ne tue pas, l’arrangement, lui, semble avoir de beaux jours devant lui. Pour les 914 élèves, le message est clair : à défaut de maîtriser le droit administratif, apprenez à maîtriser l’art de la transaction. La République attendra.
Et Enquête Media ne lachera pas